Quand la ville flambe

Palaces et voitures de luxe, boutiques délirantes et quartiers d’affaires… Rien n’est trop beau pour la capitale d’un pays dopé par le boom des revenus pétroliers et où la spéculation immobilière semble sans limites. Une économie casino qui rapporte gros, mais dont tout le monde ne sort pas gagnant

Post-scriptum

Le métro de Moscou, 70 ans, accueille chaque jour 9 millions de passagers, plus que ceux de New York et de Londres réunis. Ce qui n’empêche pas la ville, qui doit absorber 200 000 nouvelles voitures par an, de connaître des embouteillages record.

De notre envoyé spécial

A Moscou, on la surnomme l’autoroute des riches. Tracée à l’ouest de la capitale, la voie rapide Rublevskoye est tellement encombrée de 4 x 4 Porsche Cayenne, de hummers ou de simples Mercedes que le trajet des 15 kilomètres reliant le périphérique au petit hameau de Barvikha laisse tout le loisir de contempler les innombrables villas,  » penthouses  » et autres  » cottages  » multicolores disséminés parmi les pins et les bouleaux. Sur le bas-côté, des panneaux publicitaires géants vantent tous les 100 mètres les dernières créations des promoteurs, Park Avenue, Barvikha Hills, etc. A mi- chemin entre le chic bourgeois des Hamptons et le faste tapageur de Miami, Barvikha est le lieu de résidence de nombreux dignitaires du Kremlin, mais aussi de la plupart des milliardaires du pays (26 selon le dernier classement du magazine Forbes). Vient de s’y inaugurer cet automne la dernière folie russe : un luxury village. Dont le concept est simple : offrir à ses résidents huppés tous les musts du luxe, du dernier modèle Harley-Davidson à la robe de soirée Yves Saint Laurent. Construites en chêne du Canada par le groupe Mercury, spécialiste russe du luxe, et alignées au cordeau le long d’une allée centrale, ces boutiques gigantesques abritent chacune une grande marque (20, au total). Tout l’automne, les soirées inaugurales s’y sont succédé, au milieu des gravats et des sacs de ciment, les travaux de l’hôtel et des deux restaurants français et japonais prévus n’étant pas encore terminés.

Si, au monopoly russe, le village de Barvikha remporte la mise, c’est, en réalité, tout Moscou qui est possédé par la fièvre de l’argent depuis que les dollars du pétrole coulent à flot (les exportations russes ont été multipliées par 2,5 entre 1998 et 2004). La capitale s’est transformée en véritable casino. Au propre – on compte plus de 60 établissements de jeu dans Moscou – comme au figuré. Hôtels, bureaux, monuments historiques ou simples maisonnettes en bois du centre-ville, rien n’échappe à l’appétit des promoteurs, pressés de démolir pour mieux reconstruire, plus haut, plus grand et surtout plus cher. D’ici à 2015, la ville devrait se doter de près de 200 nouveaux gratte-ciel. Alexandre Kouzmine, architecte en chef de la ville, reçoit près de 1 500 projets par an, dont les deux tiers sont autorisés.  » Nous n’avons jamais connu autant de chantiers à Moscou, et nous devons en profiter, car cela ne va pas durer une éternité « , confie-t-il.

Toutes les richesses du pays y sont concentrées

Ici et maintenant, telle semble être la nouvelle devise du pays : les Russes ne veulent plus travailler pour la génération future « , résume Mikhaïl Kouznirovitch, patron du groupe de luxe Bosco di Ciliegi. Trônant dans un immense bureau qui, du premier étage du Goum, donne sur la place Rouge.

Oubliée, la crise de 1998. En 2005, la Russie enregistrera sa septième année de croissance, et le nombre de pauvres a été divisé par deux depuis 1998. Moscou, tel un aimant, concentre toutes les richesses du pays. Les centres commerciaux y poussent comme des champignons (plus de 68, à raison de 7 ouvertures en moyenne par trimestre), indispensables pour étancher la nouvelle soif de consommer des 10 millions d’habitants de la capitale (18 millions avec les environs). Le revenu moyen (plus de 8 000 dollars par an) y est trois fois et demie plus élevé que dans le reste du pays. Et, même si la première concentration urbaine d’Europe n’a accueilli que 7 % de la population du pays, elle représente 20 % de son PIB et 27 % de ses ventes de détail. Résultat : entrepreneurs du bâtiment, géants de la distribution et spécialistes du luxe se précipitent à Moscou. L’heure est à la fête, comme celle qui se déroulait ce soir d’automne au Leto, un club à la mode à quelques pas de la place Rouge, en bordure de la Moskova.

Sergueï Riabokobylko y célébrait avec son associé le dixième anniversaire de sa société de conseil en promotion immobilière, spécialisée dans les bureaux. Tandis que deux danseuses presque nues et chaussées de bottes en fourrure blanche se trémoussaient sur des podiums installés dans une salle pleine à craquer (plus de 2 000 invités), des dizaines d’écrans vidéo diffusaient des images de synthèse des derniers projets de la société de Sergueï, qui a rejoint le giron du cabinet américain Cushman & Wakefield. Pour ce jeune russe de 35 ans, les affaires vont plus que bien. Non seulement sa société a doublé ses effectifs au cours de la dernière année (165 personnes) et les projets pleuvent, mais il peut aussi consacrer ses week-ends à la chasse au canard à l’embouchure de la Volga.  » Moscou est avec Dubaï la ville qui se transforme le plus rapidement sur la planète, si, bien sûr, on excepte la Chine « , explique-t-il. Son enthousiasme est largement justifié par une demande de bureaux modernes toujours plus forte. Car, le nombre de bureaux aux standards internationaux a beau avoir doublé depuis 2001, il atteint à peine le tiers de celui de Berlin et le sixième de celui de Paris. Pour rattraper son retard, la ville met les bouchées doubles. Ainsi, le projet phare de Moscow City, né il y a dix ans et resté dans les cartons à la suite de la crise de 1998, a redémarré : il s’agit de construire à la lisière de la ville un nouveau quartier d’affaires, copie russe de la Défense, à Paris. Deux tours, tout juste achevées par le spécialiste turc du bâtiment Enka, sont déjà occupées par leurs nouveaux locataires, tandis qu’une station de métro, baptisée Business center, a été récemment inaugurée. Sur le chantier, des ouvriers travaillent à bâtir le futur joyau de Moscow City : la Federation Tower, le plus haut gratte-ciel d’Europe, d’environ 80 étages, destiné à accueillir, outre des entreprises, un hôtel de luxe Grand Hyatt. Au total, estiment les spécialistes, les surfaces de bureaux à Moscou devraient à nouveau doubler d’ici à 2008, pour atteindre 8 millions de mètres carrés.

La pénurie touche également les chambres d’hôtels quatre ou cinq étoiles. Certes, la ville compte plus de 200 établissements, mais la plupart, vieux et inconfortables, datent de la période soviétique et ne répondent guère aux exigences de la clientèle d’affaires et des touristes. Mais leurs emplacements, le plus souvent au c£ur du centre historique, en font des proies de choix que les promoteurs se disputent à prix d’or. La bataille est déjà bien entamée. Sur l’avenue Tverskaïa (les Champs-Elysées de Moscou), à la place de l’ancien établissement Intourist, on construit un palace Ritz-Carlton, dont l’ouverture est prévue en 2006. Abrités sous les échafaudages, des vendeurs à la sauvette proposent aux touristes des tee-shirts à l’effigie de Staline ou d’une kalachnikovà Quelques mètres plus loin, à un jet de pierre du Kremlin, de grands panneaux publicitaires dissimulent aux passants la présence d’un trou béant : détruit l’an dernier, l’hôtel Moskva devrait être prochainement remplacé par un Four Seasons, avec parkings et galeries commerciales. A condition toutefois que les députés, installés dans la Douma, juste en face, donnent leur accord : selon les dernières rumeurs, la ville serait en conflit avec les représentants du peuple, ceux-ci préférant conserver un espace ouvert devant leur bâtiment. Le même sort attend l’hôtel Rossia, jouxtant la place Rouge. Construit en 1967 – il était alors le plus grand hôtel du monde avec ses 3 000 chambres – il fermera définitivement ses portes à la fin de cette année, un milliardaire russe ayant offert 830 millions de dollars pour construire sur ce site de 13 hectares un complexe d’hôtels, de commerces et de bureaux.  » Les ventes et les privatisations d’hôtels de style soviétique se multiplient, ainsi que les projets de construction, mais, étant donné l’importance de la demande, Moscou est loin d’afficher des surcapacités « , assure Gaige Gerald, d’Ernst & Young. En témoigne la vente, fin novembre, de l’hôtel Ukraine, mis à prix à 150 millions de dollars et acquis par une société inconnue pour 274 millions. Reste que le marché de l’immobilier manque de transparence, la ville, qui conserve la haute main sur les terrains, s’en servant comme d’une véritable pompe à fric.

De l’argent facile et vite gagné

Même constat dans le secteur du logement, gangrené par la corruption et où l’on craint la formation d’une bulle spéculative. Certes, les moscovites sont mal logés – en moyenne 22 mètres carrés par habitant, pour 35 dans le reste de l’Europe – et cherchent à acquérir de nouveaux appartements. La croissance économique (7,1 % en 2004), la progression de leurs revenus (7,8 %), mais plus encore la perspective d’un enrichissement rapide alimentent le marché : les prix de l’immobilier résidentiel ont doublé depuis 2001, et l’on recense plus de 200 promoteurs dans la ville. Parmi eux, Capital Group, l’un des plus importants acteurs du marché, qui a écoulé 3,5 millions de mètres carrés depuis sa création, en 1991. Au quatorzième étage du siège, dans un quartier chic de la ville, une équipe de vendeurs reçoit les futurs clients. Ici, le moindre détail est soigné. Au client, on offre une coupe de champagne ou de cognac XO dans un bar design, avant de l’accompagner dans un petit salon blanc où trône, sur une moquette vert pomme, la maquette d’un futur immeuble.  » Nous leur expliquons combien leur investissement va leur rapporter : la valeur de certains appartements a grimpé de 60 % en un an, explique Alexeï Belousov, directeur commercial de Capital Group. On peut acheter sur plan et revendre deux ans plus tard, lorsque l’immeuble est sorti de terre.  »

Bref, de l’argent facile et vite gagné, voilà ce que propose ce promoteur, qui compte actuellement près de 25 chantiers en cours à Moscou et autant dans ses cartons. A l’écouter, le risque d’effondrement du marché est faible.  » Etant donné le déficit de mètres carrés à Moscou et le prix élevé du baril de pétrole, le marché n’a aucune raison de se retourner !  » clame-t-il, confiant. Pourtant, le secteur ressemble de plus en plus à une jungle : les promesses de profits rapides ont attiré promoteurs d’un jour, intermédiaires douteux et aigrefins, souvent de mèche avec les services immobiliers de la ville.

Pressions et méthodes expéditives

Certains promoteurs, pour récupérer des terrains, n’hésitent pas à recourir à l’intimidation :  » Ils coupent le gaz ou l’électricité afin de forcer les occupants à vider les lieux et à accepter de force une proposition de relogement « , raconte Galina Khovanskaïa, députée à la Douma, spécialiste du sujet. Tania M., épouse d’un artiste peintre renommé, a fait récemment les frais de ces méthodes expéditives. Propriétaire d’un appartement dans une vieille maison de charme au c£ur de Moscou, elle subit depuis dix-huit mois des pressions incessantes d’un promoteur, mais aussi de la mairie, pour abandonner son logement. Ses voisins ont fini par lâcher prise, mais Tania, attachée à cette maison qu’elle occupe depuis plus de trente ans, a fait de la résistance. Mal lui en a pris : un soir d’août dernier, rentrant avec son mari après un dîner chez des amis, elle a trouvé les pompiers chez elle. Un homme avait incendié son appartement, brûlant également son chien. Debout dans un salon noirci par la suie, Tania, à peine remise, exhibe son acte de propriété, signé par le maire de Moscou, Iouri Loujkov, et enregistré le 24 janvier 1994. Presque douze ans plus tard, elle s’apprête à quitter les lieux, victime d’un investisseur immobilier sans scrupules : la maison sera bientôt remplacée par un petit immeuble de six étages.

Qu’importent les états d’âme de Tania : la roue du casino continue à tourner ! Pour les spécialistes du luxe, c’est le jackpot assuré. Non seulement ils peuvent compter sur la clientèle des oligarques, qui dépensent sans compter, mais les classes moyennes disposent aussi désormais de portefeuilles bien garnis.  » Cette catégorie, liquidée par la crise financière de 1998, reprend depuis deux ans du poil de la bête, grâce notamment à l’argent du pétrole, qui ruisselle « , explique Khaled Jamil, un franco-syrien à la tête d’un empire du luxe baptisé Jamilco. Et, si le revenu par tête reste inférieur à celui de la moyenne de l’Europe occidentale, les dépenses obligatoires (impôts, transports, loyers ou factures d’électricité) y sont beaucoup plus faibles, à cause des nombreuses subventions publiques.  » Résultat, explique Natacha Zagvozdina, de Renaissance Capital : les russes peuvent consacrer près de 60 % de leur revenu à la consommation. Soit, pour près de 15 % de la population, un potentiel de cash proche de celui des européens.  » Ce sont donc près de 20 millions de Russes, riches et boulimiques de consommation, qui ont poussé à la multiplication par trois en cinq ans des ventes de détail. Moscou concentrant l’essentiel des revenus et des richesses, rien d’étonnant à ce que les marques occidentales s’y précipitent. Louis Vuitton propose dans le Goum des sacs en vison avec courroie en alligator à plus de 6 000 A. En septembre, Hédiard a ouvert un gigantesque magasin (65 mètres de façade) dans le centre-ville, proposant foie gras (100 A les 320 g), château-petrus 1988 (1 400 A la bouteille), etc. Arkady Novikov, le restaurateur à succès de Moscou, est l’un des associés du magasin Hédiard. L’ancien apprenti cuisinier règne, à 42 ans, sur un empire de 90 établissements dans la capitale et ses environs, tel le Galeria, ouvert voici quelques mois, qui accueille chaque soir la clientèle branchée de Moscou et sert 500 repas par jour. Le magnat de la cuisine n’entend pas en rester là : il vient d’inaugurer Globus Gourmet, une épicerie de luxe, ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre, qui propose viandes, poissons ou fromages français et italiens, dans un décor de magazine de décoration. L’an prochain, six nouveaux Globus verront le jour à Moscou.

Les feux de la capitale attirent des clientes de tout le pays. Olga, 30 ans, croisée dans le Goum, un flacon de parfum et une nouvelle paire de bottes à la main, vient deux fois par mois faire ses courses dans la capitale. Chef comptable, elle vit à 300 kilomètres au sud de Moscou et dépense 1 500 dollars par mois en shopping. C’est en pensant à elle et à toutes ces  » nouvelles russes  » que le Goum, qui a accueilli l’an dernier 22 millions de visiteurs, vient d’entreprendre, sous la houlette de son nouveau propriétaire, un vaste chantier de rénovation. Car, à Moscou, tout se passe  » ici et maintenant « .

l Eric Chol, avec Alla Chevelkina

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