Punition sans vengeance

Justice est-elle rendue à la victime à travers le processus judiciaire ? Marie-Françoise Stewart, Bruxelles

La victime est par définition non coupable. Elle exprime l’innocence bafouée. A l’origine, elle désigne l’animal û être innocent par nature û qui est sacrifié en lieu et place du quémandeur humain quand ce dernier s’adresse à la divinité. Rarement la victime est personnellement visée. Soit elle participe d’une catégorie exposée à la violence sexiste, raciste, sociale, etc., soit le hasard choisit  » dans la foule  » : accident, catastrophe naturelle, attentat. Ce n’est pas tel individu en particulier qui est visé, car on pourrait alors alléguer qu’il porte une part de responsabilité. Ainsi des crimes dits passionnels, où l’on tente d’impliquer la victime en invoquant la provocation.

La victime est donc innocente et le tort causé, d’autant plus immense. Mais sa détresse est plus profonde encore, car elle ne peut, presque jamais, trouver une contrepartie satisfaisante. Morte, qui la rendra à la vie ? Estropiée, quel châtiment compensera l’infirmité toujours présente ? Et comment soulager la douleur d’une mère à qui on a enlevé son enfant ? Là se niche le ressort profond de la vengeance. Ne pas se sentir infériorisé par la violence subie. Infliger la pareille. Je suis aveugle, tu le seras aussi. Tu m’as humilié, toi aussi le seras. Tu as tué un des miens, tu dois périr.

Dans nos pays, nous sommes confrontés à la double nécessité de faire justice, sans que cela s’apparente à la vengeance, et de compenser le dommage subi par la victime, tout en sachant que la compensation est toujours (très) inférieure à la souffrance ressentie.

Une des avancées les plus remarquables de nos sociétés réside dans un choix précis : l’acceptation de l’asymétrie entre le crime et sa punition. Ce n’est pas sans raison que tant de justiciables trouvent scandaleuse la manière dont la justice est rendue… surtout s’ils sont les victimes. La justice ne compense pas le mal qui a été fait. Elle n’est pas une consolatrice, elle n’est pas équitable. Comment compenser le mal subi : par de l’argent, par l’emprisonnement du coupable, par sa mise à mort ? Le rôle des tribunaux est, d’une part, de maintenir la paix sociale selon des normes établies (la loi et son interprétation par la jurisprudence) et, d’autre part, par une sorte de principe de miséricorde (abolition de la peine de mort, libération avant terme, respect des droits des prisonniers), d’atténuer la violence qui gît au c£ur de toute société.

En ce sens, on peut dire que la victime est toujours expiatoire. Elle dit la difficulté de vivre ensemble et en manifeste le prix injuste et permanent.

Jean Nousse

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