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Née de la crise des réfugiés afghans l’été dernier, à Ixelles, l’assemblée des voisins ne s’est pas dissoute. Mieux : elle veut continuer sur sa lancée et aider tous les sans-papiers. Récit

Edith Mercier est dentiste à Ixelles, près de la place Flagey. En juillet 2003, émue par le sort des 350 demandeurs d’asile afghans qui s’étaient réfugiés dans l’église Sainte-Croix, elle est allée spontanément à la rencontre de ces nouveaux  » voisins  » particuliers. Beaucoup d’entre eux avaient décidé d’arrêter de s’alimenter. Il y avait des familles entières, des vieux, des femmes enceintes, des bébés. Et il faisait très chaud. La canicule sévissait déjà.

Si elle reconnaît être attachée à son indépendance, Edith a la générosité dans la peau. Impossible, pour elle, d’assister sans réagir au ballet des civières sur lesquelles on emportait les plus mal en point. Sur le parvis de l’église, quelle n’a pas été sa surprise de voir que de nombreux autres Ixellois – ils étaient environ 300 au plus fort de la crise – étaient venus, comme elle, s’intéresser aux Afghans et s’enquérir de la justesse de leur combat. C’étaient des gens du quartier, de tous les horizons culturels et sociaux, provenant des deux rives de la place Flagey, celle, populaire, de la rue Gray et celle, plus huppée, des étangs d’Ixelles.

Cette assemblée de voisins s’est rapidement organisée en groupes de travail. Des médecins ont mis en place une permanence médicale pour palier les manques de la Croix-Rouge, un peu débordée par la situation. D’autres ont proposé aux Afghans de lessiver leurs vêtements qui, après plusieurs jours de chaleur, en avaient bien besoin. Un habitant de la rue De Witte a même pris deux jours de congé pour faire tourner son lave-linge. Edith, elle, s’est occupée de coordonner une équipe de 30 personnes qui préparaient des repas chauds pour les femmes enceintes, les mères allaitant et les enfants.

Ce qui reste de l’été afghan

Des animations (spectacles musicaux, marionnettes, jeux, projection de films) ont été offertes aux plus jeunes qui ont gardé un souvenir finalement ravi de leur séjour dans l’église. Un responsable financier a aussi été désigné. Un poète du quartier a même diffusé un petit journal intitulé Les Lettres afghanes, relatant la nouvelle vie du quartier. Enfin, un groupe de travail juridique a permis de faire évoluer les événements de manière constructive, notamment en contactant le médiateur fédéral, Pierre-Yves Monette, dont le rôle sera déterminant dans le dénouement de la crise. Bref, l’assemblée des voisins se révélera si efficace que les Afghans exigeront que certains d’entre eux soient présents lors des ultimes négociations, à la mi-août, avec le ministère de l’Intérieur.

Six mois plus tard, alors qu’on pouvait croire qu’il ne s’agissait que d’un mouvement de solidarité sporadique, l’assemblée des voisins est toujours sur la brèche. Bien sûr, le souffle magique de cet été afghan est inévitablement retombé. La mobilisation n’est plus la même qu’au moment de l’urgence. Les voisins actifs ne se comptent plus en centaines mais en dizaines. Il subsiste néanmoins un lien solide entre les demandeurs d’asile afghans et les Ixellois qui les ont soutenus. Une réunion a eu lieu, le 23 février dernier, au centre Simon Bolivar à Ixelles.  » Nous assurons le suivi de leurs dossiers auprès de l’Office des étrangers, mais aussi auprès des communes et des CPAS, témoigne Jean-Marie Lison, un voisin engagé. Via le médiateur fédéral, nous avons reçu la promesse du ministère de l’Intérieur qu’il n’y aurait pas d’expulsion avant septembre et qu’une nouvelle évaluation de la situation en Afghanistan aurait lieu, cet été.  »

En dehors de son cabinet de dentiste, Edith Mercier, qui parraine plusieurs dizaines d’Afghans, est devenue une  » spécialiste  » du droit des étrangers et de l’Afghanistan.  » Je suis en contact avec les principales organisations humanitaires ou de défense des droits de l’homme présentes sur place, explique-t-elle. La situation y est toujours catastrophique. L’Afghanistan est le territoire de la planète le plus truffé de mines anti-personnelles. Sur le site Internet du ministère belge des Affaires étrangères, il est d’ailleurs fortement déconseillé de s’y rendre.  »

La misère et la vie

Outre les Afghans, l’assemblée des voisins s’intéresse également aujourd’hui à tous les sans-papiers de leur quartier.  » Les événements de Sainte-Croix nous ont permis d’ouvrir les yeux sur d’autres situations dramatiques, plus permanentes, moins médiatisées, juste à côté de chez nous, explique Dominique Nalpas, un autre voisin engagé. Les sans-papiers sont beaucoup plus nombreux qu’on le croit. Ils vivent souvent dans une misère indescriptible. Il faut voir ceux qui fouillent les poubelles du marché Flagey, tous les jours… Nous voudrions profiter de l’expérience acquise lors de la crise des Afghans pour les aider et pour faire pression sur le monde politique. Nous ne pouvons pas en rester là…  »

Idéalistes, les voisins ? Qu’ils parviennent ou non à leurs fins, ils auront en tout cas déjà remporté une admirable victoire avec les Afghans et donné une belle leçon de solidarité dans une société dont on déplore souvent l’individualisme. Ils auront aussi réussi à rendre à un quartier engourdi dans les interminables travaux herculéens de la place Flagey un air de village convivial.  » Tout le monde s’est fait de nouveaux amis, raconte Edith. Désormais, je salue beaucoup plus de gens dans la rue. On s’arrête, on se fait un bisou, on prend des nouvelles les uns des autres. On s’invite à boire un verre.  » La vie, quoi !

Thierry Denoël

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