Pourvu qu’Eve ne ressemble à personne

Le suspense est pour le moins inhabituel: le monde entier attend des nouvelles d’un événement annoncé comme la plus bouleversante des expériences scientifiques en espérant bien qu’il ne s’agira que d’un bluff, médiocre action de propagande. On devrait savoir dans quelques jours si Eve, bébé né le 26 décembre dernier et installé depuis lundi dans son foyer américain, est oui ou non le premier être humain cloné de l’histoire de l’humanité. Si la communauté scientifique a beau douter du sérieux et des capacités de la société Clonaid, filiale de la secte des raéliens, qui annonce le clonage, elle n’en confirme pas moins que la chose est concevable techniquement. Six ans après la naissance de la brebis Dolly, premier mammifère répliqué génétiquement, il est théoriquement possible d’appliquer la méthode à l’humain, d’autant que la recherche sur l’embryon, mais à des fins uniquement thérapeutiques cette fois, ne cesse de progresser.

Eve n’est pas la bienvenue si elle est née des expériences d’apprentis sorciers agissant au nom d’une théorie fumeuse et délirante. On lui souhaite d’être seulement un bébé comme tous les autres, et pas l’emblème, désormais, d’une pratique intolérable. Mais quels que soient les résultats des prochaines comparaisons d’ADN entre sa mère et elle, la question éthique du clonage humain est posée et les réponses concertées deviennent urgentes. Clonaid n’est pas seule, en effet, à livrer cette course absurde. L’Italien Antinori et l’Américain Zavos annoncent, eux aussi, des travaux du même acabit.

A de rarissimes exceptions près, il ne s’est trouvé personne, dans les rangs des scientifiques ou des philosophes, pour encourager le clonage reproductif. Les arguments en ce sens ne manquent pas.

Reproduire à l’identique un être vivant reste, aujourd’hui, une expérimentation difficile, hasardeuse, avec un très haut pourcentage d’échecs ou de complications. Le généticien français Axel Khan estimait récemment à 1 sur 80, voire sur 100, le taux de réussite de la technique pratiquée sur les vaches et les souris notamment. Il n’y a évidemment aucune raison de penser qu’il en irait autrement pour des cobayes humains dont la souffrance doit être prise en compte. Souffrance morale des femmes sur lesquelles serait prélevé l’ovule, puis implanté l’embryon, pour des résultats nuls. Souffrance physique des êtres clonés, guettés par les graves risques de vieillissement précoce, de maladies, de malformations, de tendance à l’obésité ou de déficiences immunitaires.

Etre mis au monde d’abord pour son enveloppe physique fait du cloné non pas l’enfant mais l’instrument d’un géniteur. En se sens, le clonage reproductif ne sera jamais une réponse à la stérilité des couples. Qu’il s’agisse de reproduire un parent ou de copier un être cher et disparu, le cloné n’est là que pour sa fonction de miroir, trace pathétique d’une illusion de victoire sur la mort. Terrible miroir qui flatte peut-être le modèle original, mais qui impose aussi à la copie de voir comment il sera avec vingt ans de plus… Le cloné vaut parce qu’il est le double, conçu comme tel et non pas fruit d’une gémellité donné en cadeau par le hasard. Le vrai scandale, s’il fallait n’en retenir qu’un, du clonage humain est là: il prive un homme ou une femme de sa singularité. Il le condamne à être, sa vie durant, l’autre et jamais soi. C’est bien le propre de l’aliénation. Faudrait-il appeler Eve la fille, la soeur ou la jumelle à retardement de sa mère?

On voit aussi à quelles horreurs collectives pourrait mener la technique si, d’aventure, elle était mise au point et tolérée. La production d’humains en série ne serait plus qu’une question de capacités techniques. La société sélectionnerait des individus pour leurs performances physiques ou intellectuelles en fonction de ses volontés économiques ou guerrières. La valeur d’usage, voire la valeur commerciale, auraient alors triomphé, étendant leurslois jusqu’à l’impensable.

Le clonage reproductif des humains doit être interdit, partout. C’est le cas en Belgique comme dans une trentaine de pays qui auraient les moyens de s’y essayer. Les Etats-Unis, en revanche, se contentent, au niveau fédéral, de ne pas l’encourager par des financements publics, mais libre aux sociétés privées d’y consacrer leurs investissements. Cette tolérance devrait disparaître à court terme. Le président Bush souhaite, en effet, voir voter sans tarder l’interdiction légale. Ainsi, clone ou pas, Eve aura peut-être rendu un immense service au monde. Si la levée de boucliers qu’elle a suscitée mène aux actes politiques concrets, le refus du clonage reproductif pourrait se généraliser, condition indispensable à son efficacité.

Reste à ne pas tout jeter dans le même sac. Les recherches sur la reproduction d’embryons – conservés quelques jours seulement – pour des objectifs thérapeutiques sont porteuses d’espoirs immenses. La mise en culture et l’implantation de cellules souches pour guérir un organe abîmé ou vaincre une maladie ne vont pas sans question éthique, elles non plus. Mais, au moins, la dignité de la personne et son droit de rester différente lui sont-ils pleinement reconnus.

Le vrai scandale, s’il fallait n’en retenir qu’un, du clonage humain est là: il prive un homme ou une femme de sa singularité. Il le condamne à être, sa vie durant, l’autre et jamais soi.

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