Pourquoi la Pologne croît

Ce sera le seul pays de l’Union européenne dans le vert cette année. A Varsovie, on fait valoir la bonne tenue de la consommation, le dynamisme des PME. Et, si on se méfie des miracles, crise ou pas crise, on garde la foi.

de notre envoyée spéciale

La crise, quelle crise ? Ce dimanche d’octobre, à Varsovie, Zlote Tarasy ne désemplit pas. Sous une spectaculaire verrière en forme de vague, sur laquelle glissent les paquets d’une première neige bien précoce, on se bouscule au pied des escalators, on patiente aux caisses, on cherche vainement un fauteuil libre dans l’un des nombreux cafés surplombant l’atrium principal. Ouverte il y a tout juste deux ans, sur cinq niveaux, avec pas moins de 200 enseignes parmi lesquelles Adidas, Esprit, Hugo Boss, Levis, Reebok ou encore Camaïeu, Promod, Mango et H & M, la galerie commerciale les  » Terrasses d’or « , en plein centre de la capitale, s’est rapidement imposée comme l’un des lieux préférés de sortie des Varsoviens le week-endà avec l’église. De l’autre côté de la rue, le Palais de la culture et de la science, symbole de l’hégémonie soviétique, construit dans les années 1950 sur ordre de Staline, n’attire plus que les touristes. Voilà vingt ans que le Mur est tombé, cinq ans que le pays a rejoint l’Union européenne, un an que la crise financière s’est abattue sur la planète, et la soif de consommer des Polonais ne se dément pas.

Serait-ce de l’inconscience ? Ou un nouveau témoignage de la capacité d’endurance d’un peuple tant de fois assailli, autant de fois insurgé ? Sans doute un peu des deux. Et d’abord le signe d’une confiance certaine, fondée sur une évidence statistique : en 2009, la Pologne devrait être le seul Etat membre des Vingt-Sept à afficher une économie en croissance. 1 % de mieux, quand les leaders (France, Allemagne…) décrochent de 2 à 4 points ou quand les voisins (pays Baltes, Hongrie) s’effondrent. Certes, pas de quoi pavoiser pour un pays qui connaissait depuis cinq ans une augmentation annuelle moyenne de 5 % de son PIB. Mais pourquoi Varsovie bouderait-elle son plaisir ? D’autant que l’année n’avait pas démarré sous les meilleurs auspices : arrêt brutal du marché immobilier, inquiétude sur la situation financière des pays d’Europe centrale et, dans la foulée, dégringolade de la monnaie locale face à l’euro, passée en un an de 3,2 à 4,2 zlotys, avec une pointe à 4,8 en février !

Paradoxalement, cette dévaluation a joué en faveur des producteurs locaux à l’export. Mais ce n’est pas la seule explication. Grâce à son marché intérieur – 38 millions d’habitants – la Pologne,  » une petite économie mais un grand pays « , dixit Aneta Piatkowska, responsable du département analyse et prévisions au ministère de l’Economie, est moins dépendante des exportations que la République tchèque ou la Slovaquie. Moins compétitive que ces deux ex-pays communistes, elle a davantage misé sur les privatisations que sur les délocalisations. Idéalement située, au c£ur de l’Europe centrale, elle bénéficie aussi d’une économie diversifiée qui l’a mise à l’abri d’une chute brutale des commandes de secteurs comme l’automobile. Enfin, les fortes hausses de salaires enregistrées ces dernières années et la réforme fiscale, entrée en vigueur début 2009 et réduisant à 32 % le taux maximal de l’impôt sur le revenu (contre 40 % auparavant), ont renforcé le pouvoir d’achat.

Des magasins ouverts sept jours sur sept

Les Polonais, population parmi les plus jeunes de l’Union (l’âge moyen est de 37 ans), n’hésitent pas à dépenser : voiture, équipement TV-hi-fi, téléphone, spectacles, voyages, etc. Echaudés par l’inflation des années 1990, ils préfèrent  » acheter maintenant sans prendre le risque que ce soit plus cher demain « , explique Alex Kwiatkowski, associé chez AT Kearney, responsable du bureau de Varsovie. Ou tout simplement cherchent  » à se faire plaisir « , commente Irena Eris. A la tête d’une entreprise de cosmétiques, cette docteur en pharmacie – qui a fait découvrir le peeling aux femmes polonaises et converti désormais les plus aisées d’entre elles aux joies du spa dans ses deux hôtels de luxe – parle du  » lipstick syndrome « .

La consommation, tirée par une offre pléthorique, des horaires d’ouverture sans contraintes (7 jours sur 7 et même, dans certaines enseignes comme Tesco, 24 heures sur 24) et une hausse régulière du niveau de vie, explique en grande partie la résistance de l’économie cette année. Jusque-là peu enclins à s’endetter, les Polonais ont commencé à se laisser séduire par le prêt d’argent – les crédits à la consommation ont augmenté de 40 % en 2008, selon Eurobank. Longtemps assis sur d’importants dépôts, le système bancaire n’a pas eu à faire appel aux largesses de l’Etat pour survivre. Mieux, le marché, déjà très concurrentiel, a absorbé sans souci l’arrivée d’une nouvelle banque, au plus fort de la crise financière, en novembre 2008 : lancée par Romain Zaleski, une des plus grosses fortunes françaises, Alior Bank a fait un carton, avec 240 000 clients conquis en un an.

Certes, le système bancaire a souffert d’être majoritairement lié aux grands établissements internationaux piégés par les subprimes. En janvier, le robinet des crédits immobiliers s’est tari. Mais ce ne serait plus qu’un mauvais souvenir :  » Les clients sont revenus, assure Laurent Tirot, patron de Bouygues Immobilier à Varsovie. De nombreux foyers abritent encore plusieurs générations. Il y a un gros besoin de logements neufs, entre 1 et 2 millions.  » La construction est ainsi l’autre moteur d’une économie encore émergente : il faut des appartements pour les jeunes couples, des bureaux pour les entreprises qui viennent installer des services financiers (HP), informatiques (Google) ou, plus récemment, un centre de développement (IBM). Et surtoutà des routes !  » C’est le fiasco de la classe politique polonaise, lâche Bertrand Le Guern, patron de Canal + Polska, arrivé en 1991. En vingt ans, rien n’a changé.  » Si les gouvernements locaux ont su attirer les investisseurs étrangers, les pouvoirs publics nationaux ne se sont guère mobilisés pour doter la Pologne d’infrastructures modernes.  » On est passé d’un excès à l’autre, explique Alex Kwiatkowski, de 100 % d’investissements publics à 100 % d’investissements privés.  » Résultat : des routes impraticables, des chemins de fer archaïques. La capitale est plus facilement reliée à Prague et Berlin qu’à Gdansk et Wroclaw.

La chance de la Pologne, ce pourrait être 2012 : non plus l’adhésion à l’euro, dont la perspective s’éloigne à 2014-2015, au vu de la volatilité du zloty et du déficit public qui explose, mais l’organisation du championnat européen de football avec l’Ukraine. Une occasion unique pour l’Etat de rattraper le temps perdu. La manne des fonds européens devrait l’y aider : 67 milliards d’euros vont déferler sur la Pologne d’ici à 2013, un montant inédit qui fait rêver.  » C’est parti pour les Trente Glorieuses « , s’enflamme Grégoire Nitot, jeune chef d’entreprise créateur voilà trois ans d’une Société de services en ingénierie informatique employant désormais 200 personnes.

Le nombre et le dynamisme des petits entrepreneurs, polonais ou étrangers, attirés par le plus gros marché d’Europe centrale, est un autre moteur de l’économie locale : si les grandes entreprises ont réduit de 29 % leurs effectifs depuis le début de l’année, les PME les ont augmentés de 19 %. Il n’est pas rare d’ailleurs qu’un salarié ait, en parallèle, une activité à son compte. En cas de chômage, cet amortisseur fait merveilleà  » Les recettes fiscales de l’Etat ont baissé plus vite que le taux de croissance du PIB « , note Henryka Bochniarz, présidente du syndicat patronal PKPP Lewiatan.

Pourtant, au ministère de l’Economie, Aneta Piatkowska hésite à lâcher une prévision pour 2010. L’augmentation du chômage et le ralentissement des investissements étrangers incitent à la prudence. Mais si les grands partenaires commerciaux du pays, telle l’Allemagne, redressent la tête, alors tous les espoirs sont permis. Les Polonais savent bien qu’ils ne peuvent se contenter de 1 point de croissance annuelle : pour continuer leur rattrapage et ne plus jouer en deuxième division de l’Europe, il leur faut tabler sur 4 à 5 % par an. Autrement dit, beaucoup d’autres Zlote Tarasy, et pas seulement à Varsovie.

valérie lion. reportage photo : thierry dudoit/Le vif/l’express; V. L.

il faut des appartements, des bureaux et surtout… des routes !

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