Pourquoi ça marche

Soraya Ghali
Soraya Ghali Journaliste au Vif

Pendant des générations, l’enseignement était sur des rails. Aujourd’hui, avec des classes hétérogènes et des élèves à la motivation en berne, les pédagogies actives sont-elles les écoles de demain ? Voici les bonnes recettes des  » autres  » écoles.

Je sais, ça surprend au début, ici les enfants vont et viennent « , sourit Marie, enseignante Freinet sur les deux derniers niveaux de l’école primaire. Pas de cours magistral, mais des ateliers individuels adaptés à chaque élève. Elle va de l’un à l’autre, répond à une question ici, souligne une erreur là, ignore volontairement un petit accrochage, puis remonte quelques bretelles. Jonglant d’un niveau à l’autre, équipée d’une boussole invisible.  » A première vue, on pourrait croire qu’ils font ce qu’ils veulent. En réalité, c’est une libre circulation très organisée « , poursuit la jeune femme, en nous tendant un dossier de 20 pages résumant l’essentiel de la pédagogie.

Pour 20 places, près de 200 demandes chaque année, à Decroly, fondée à Uccle au début du xxe siècle d’après les principes d’Ovide Decroly. Dans l’école, établissement libre subventionné non confessionnel, on y bannit notes et sélection, on y respecte surtout le rythme de l’élève. A Clair-Vivre, école communale d’Evere qui applique les invariants de Freinet, on refuse aussi de plus en plus de candidats. Les écoles  » nouvelles « , bâties sur des pédagogies différentes, semblent susciter pas mal d’engouement. Rien d’étonnant : les parents paniquent. Une petite de 5 ans, un sourire désarmant. Le couperet tombe : son graphisme est maladroit, il faudra la faire redoubler. En maternelle ! A peine 6 ans, un gamin joyeux, mais qui à Noël ânonne péniblement. Echec en lecture ! Vite des répétitions… Le spectre de l’échec est dans toutes les têtes. Il ne s’agit pas juste d’un fantasme de parents. A 11 ans, selon la Communauté française, 20 % des élèves sont déjà en retard scolaire ; en fin de 5e secondaire, c’est un élève sur deux. Près d’un jeune sur deux ne se sent pas bien en classe, et un tiers décrochera du système scolaire sans diplôme ni qualification !  » Depuis trente ans, on a démocratisé l’accès à l’enseignement, mais on n’arrivera pas à démocratiser la réussite sans utiliser ces méthodes actives « , affirme haut et fort Philippe Meirieu, célèbre pédagogue français.

Face à des élèves aux profils très contrastés, ces écoles  » nouvelles  » seraient-elles donc la  » solution miracle  » ? Permettraient-elles davantage que d’autres la réussite de tous, le plaisir d’apprendre, la formation de citoyens actifs ? Le Vif/L’Express a passé la porte d’écoles (celle-ci reste ouverte, comme aux parents qui n’attendent pas derrière une grille la sortie des écoliers…) où l’on  » fait autrement  » de la maternelle à la 6e primaire, plus rarement au secondaire.

La note qui tue

Principe de base de toutes les méthodes actives : refuser l’enseignement magistral,  » trop confortable  » pour les profs.  » Les enfants, lorsqu’ils sont engagés dans une activité qu’ils ont choisie, questionnent les adultes jusqu’à obtenir les informations dont ils ont besoin. Ils les retiennent, ensuite, beaucoup mieux que si on leur avait imposé ce savoir dans le cadre rigide d’une leçon « , explique Danièle Massoz, pédagogue et maître-assistante à la Haute Ecole de la Ville de Liège. En très résumé, il s’agit de traquer la léthargie, délivrer du sens, donner envie de savoir. Car trop souvent  » l’élève apprend sans comprendre « .

Autre fondement : éduquer sans compétition, en finir avec la note qui tue. Le poids excessif  » des points  » au sein d’un système qui sélectionne par l’échec  » casse  » beaucoup d’élèves.  » La notation est hostile au progrès. L’enfant a honte, il est mis sous pression et souffre de la mauvaise image que l’école lui renvoie « , rappelle Eric van der Aa, directeur à Clair-Vivre. Que propose-t-il ? Dans ses classes, l’erreur n’est qu’une étape dans l’apprentissage. Les enfants sont bien évalués, mais par rapport à leur évolution.  » On ne met pas de notes mais on regarde leur engagement dans le travail et leurs acquis et non-acquis. « 

Bref, tenir un élève pour faible ou nul contribue grandement à ce qu’il le soit. Et inversement. Car l’un des paris de l’éducation nouvelle est de trouver, pour chaque élève, quels que soient son niveau scolaire et ses difficultés, un terrain de réussite.  » Celui qui est faible en maths sera peut-être un artiste hors pair. Et le brillant littéraire verra ses limites lorsqu’il devra fabriquer un cheval à bascule en bois « , affirme Hélène Gutt, directrice à l’école fondamentale Decroly, où les  » decrolyens  » exercent pas mal d’activités manuelles et sont notés qu’après la 10e (soit la 4e secondaire). L’objectif est l’épanouissement global de l’enfant, condition indispensable, d’ailleurs, à sa réussite. Les travaux de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) ne montrent pas autre chose : la confiance en soi est le moteur de la réussite ; l’élève doit avant tout croire en ses capacités, et pour cela il a besoin des adultes qui l’entourent.

Enfin, les enfants y apprennent très tôt la démocratie directe et la responsabilité.  » Ici, les enfants sont vraiment pris en compte comme des individus, pas comme des sujets auxquels on doit simplement donner un apprentissage « , assure Marie. Par exemple, les  » conseils d’enfants  » hebdomadaires, où des délégués de classe de 3 à 12 ans discutent librement et modifient, si besoin est, le règlement de l’établissement.  » On apprend que la liberté, ce n’est pas faire n’importe quoi, c’est aussi tenir ses engagements et respecter les autres « , poursuit Eric van der Aa. Cette liberté, donnée au fur et à mesure, s’accompagne d’une grande rigueur en cas d’infraction.

Des prototypes pour l’école de demain

Du bon sens ? De la psychologie élémentaire ? Les pédagogies dites  » nouvelles  » ont été créées, pour la plupart, au début du siècle. Célestin Freinet enseignait dans une petite école primaire des Alpes-Maritimes, au lendemain de la première guerre mondiale. Ovide Decroly, médecin et psychologue belge, a ouvert son premier institut pour enfants  » irréguliers  » en 1901. A la même époque, Maria Montessori, docteur en médecine, élaborait ses principes pour de jeunes handicapés. Des théories, donc, très anciennes, mais restées marginales en Belgique.

En s’adressant, justement, à des élèves hétérogènes, leurs écoles constituent sans doute des prototypes pour l’école de demain. Les enquêtes révèlent d’ailleurs des résultats incontestables. La Communauté française confirme, du bout des lèvres, que dans la majorité de ces écoles on réussit au moins aussi bien et souvent mieux qu’ailleurs. Sur le plan humain, les enfants y sont plus heureux, plus épanouis et les incivilités y sont beaucoup moins fréquentes. Prenons les écoles Montessori, situées dans des faubourgs assez chics, où la scolarité est payante (le minerval annuel par enfant varie de 4 000 à 10 000 euros). La revue américaine Science a publié des conclusions montrant des  » avantages très significatifs  » chez ces écoliers. A6 ans, ils sont nettement meilleurs en lecture et dans les exercices mathématiques ; ceux de 12 ans affichent une plus grande créativité littéraire se servant davantage de phrases plus complexes et produisant des textes plus longs.

Dans un quartier défavorisé

Ces méthodes marchent-elles dans un milieu populaire ? La scène se passe dans un quartier de la banlieue lilloise. Il y aura un avant-Freinet : en 2001, l’école Concorde menace de fermer, en raison de mauvais résultats et de la violence qui y règne, entraînant la fuite des parents. L’équipe d’enseignants se convertit à la pédagogie Freinet, et durant plusieurs années, elle fonctionne sous le regard d’une dizaine de chercheurs en éducation. Ceux-ci veulent, pour la première fois, évaluer la pédagogie Freinet dans un quartier défavorisé et sur tout le cursus primaire. De leur propre aveu, les chercheurs ne s’attendent pas à des miracles. L’après-Freinet : en six ans, les performances des élèves grimpent de façon spectaculaire. Aux évaluations standardisées de l’Education, l’école dépasse la moyenne du canton et même, pour certaines matières, la moyenne nationale. La violence a pratiquement disparu.  » Certes, les résultats sont hétérogènes, mais le système d’entraide et de travaux de groupe crée une dynamique qui fait que les plus faibles ne perdent pas pied, affirme Danièle Massoz. Mieux : les plus anciens de Concorde, aujourd’hui en secondaire, s’en sortent bien. Leurs atouts : autonomie dans le travail et capacité d’analyse. « 

Quelques grincements de dents, tout de même : ces écoles se révéleraient tout aussi injustes en termes d’inégalités. Chez nous, par exemple, elles abritent surtout des familles de classes moyennes et supérieures à fort capital culturel.  » Il s’agit plus de parents favorisés intellectuellement, pas tellement financièrement « , reconnaît Hélène Gutt. Qui ont souvent une réflexion par rapport à l’enseignement. Il y a le coût aussi, calculé selon les revenus des parents. On y croise donc peu d’enfants issus de familles défavorisées.

Donc, on apprend mieux en tâtonnant, en expérimentant, en s’amusant : ces préoccupations sont bien sûr apparues auprès des responsables de l’Education. Dès 1936, les méthodes Decroly et Freinet apparaissent en filigrane dans nos documents officiels : observation active du milieu, l’éducation plutôt que l’accumulation de connaissances, coopérative scolaire, imprimerie… Soixante ans plus tard (!), la Communauté encourage encore, dans son décret  » Missions « , les innovations pédagogiques. Saines proclamations, qui ont jusqu’à présent tourné court ? Autrement dit, puisqu’on sait que ça marche, pourquoi ça coince ?

La pression des parents

C’est simple : le véritable frein reste notamment les habitudes enseignantes. Tous les jours, dans les classes, des professeurs ont instillé des  » petits bouts  » de la pédagogie active dans leurs pratiques. Mais dans une relative solitude ou en marge de l’établissement. Pour autant, il ne s’agit pas pour eux de faire la révolution.  » Pourquoi enseigner une pédagogie différente de celle qu’ils ont eux-mêmes suivie avec succès, puisque la plupart des enseignants ont été bons élèves ?  » explique Danièle Massoz. C’est que ces pédagogies sont moins confortables, moins rassurantes.  » Pour un jeune enseignant, c’est effrayant, car il ne peut rien anticiper. Les nouveaux ne peuvent se débrouiller seuls et doivent travailler en équipe. Il s’agit d’avoir en tête tous les concepts que l’on doit aborder en deux ans. Il faut également veiller à ce que chaque élève participe au questionnement « , détaille Hélène Gutt. Un exemple : un caillou rapporté par un gamin pour le montrer lors d’un  » Quoi de neuf ? « , session consacrée aux envies variées des élèves. Dans ce galet, l’enseignant Freinet verra la promesse d’un texte libre ou d’un exposé de géologie, pour peu que sa question  » Pourquoi est-il rond ?  » fasse mouche.

Ces démarches butent aussi sur d’autres limites, de taille : peu de formation aux méthodes alternatives, des horaires rigides, des programmes chargés et une organisation individualiste de la profession, l’institution n’offre pas les conditions favorables à la diffusion de méthodes nouvelles.

Puis il y a la pression des parents, qui retrouvent davantage leurs repères dans les pédagogies traditionnelles. Pour eux, apprendre, c’est travailler assis à son banc, ce n’est ni cuisiner ni jouer la comédie. Ils se sentent rassurés devant l’accumulation de savoirs visibles, des emplois du temps bien remplis. Ce sont les premiers à demander des devoirs le soir…

SORAYA GHALI

 » ici, les enfants vont et viennent librement « 

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