Pour la photo d’un père

A Bruxelles, de vieux dossiers dormaient à l’Office des étrangers. Parmi eux, ceux de plus de 23 000 juifs étrangers, dont une majorité de déportés pendant la Seconde Guerre mondiale. Un archiviste a permis leur réveil. Percutant

(1) Le Musée juif de la déportation et de la résistance travaille actuellement sur les documents rassemblés ici : toutes les photos des juifs déportés sont scannées. Cette banque de données iconographique rejoindra, entre autres, le pavillon belge en voie de rénovation à Auschwitz.

Pour mettre en £uvre la déportation des juifs, les nazis avaient besoin d’un registre central, d’une liste leur indiquant où les trouver, raconte l’historien Maxime Steinberg. En Belgique, cette information leur a été fournie par l’enregistrement, en 1940, des « Juifs de race » dans les administrations communales et par la remise de ces copies à la Sicherheitspolizei. De plus, il existait aussi un fichier central, scrupuleusement tenu par la police des étrangers. Théoriquement, les juifs n’y étaient pas repérables mais ils y étaient très nombreux et, dans les commissariats de quartier, on savait qui était juif. La Sicherheitspolizei a grandement apprécié la bonne tenue de ces dossiers, qu’elle a consultés pour dénicher les réfractaires à l’inscription obligatoire des juifs dans les communes. Ces éléments ont constitué un outil indispensable à la déportation des juifs…  »

Tardif retour des choses, à Bruxelles : dans ce qui est devenu l’Office des étrangers, une petite salle aux murs beiges accueille, presque chaque jour, depuis 2004, des enfants ou petits-enfants de ces déportés  » étrangers « . On les laisse consulter les dossiers de leur famille (1). Dans cette pièce, on pleure (beaucoup), on s’étonne, on souffle, on souffre, on cache ses émotions. Le temps s’arrête, comme il s’est figé pour ces visages, fixés sur des photos d’avant-guerre. Les papiers administratifs, froids comme un couteau sur la gorge, racontent, page après page, le destin de ces immigrés qui avaient cru en un monde plus sûr, meilleur.

 » Je travaille dans ce service depuis 1997, explique Louis-Philippe Arnhem, responsable des archives historiques. Je savais que parvenaient, mais assez rarement, des lettres émanant de familles juives cherchant des traces ou, le plus souvent, la photo d’un des leurs. Un jour, j’ai vu une de ces demandes. Elle parlait d’une famille arrivée dans les années 1920. En 1942, les parents avaient été contrôlés dans un train par un agent de police. Leur carte d’identité, indiquant qu’ils étaient juifs, était périmée. On lit dans le dossier que ce policier a transmis le couple aux « autorités compétentes ». Le dernier document du dossier annonce qu’ils sont décédés entre 1942 et 1945.  »

Pressé par l’urgence

Touché au c£ur, l’archiviste a décidé de répondre à ces demandes.  » J’ignorais qu’elles prendraient une telle ampleur.  » Pressé par l’urgence du temps qui passe, taraudé par le besoin de retrouver  » quelque chose  » sur les disparus, depuis 2004, presque chaque jour, un homme, une femme, dépose une demande de consultation. Actuellement, il faut compter neuf mois d’attente pour être reçu. Et découvrir ainsi au moins – parfois pour la première fois – la photo d’un père, d’un grand-père. Ou celle d’un frère, qui aura 4 ans pour toujours.

Louis-Philippe Arnhem étudie chaque dossier avant de le donner aux  » survivants  » ou à leurs descendants, seuls habilités à ouvrir les pages jaunies. Il ne cache rien mais, quand les pièces révèlent des histoires de famille lourdes ou délicates, il n’en dort pas la nuit. Puis il tente de préparer ses interlocuteurs avant de les accompagner dans leurs découvertes. Car, ici, tout est possible. De l’enfant caché devenu chrétien, qui n’a découvert que tardivement ses racines juives et plonge ici dans un nouvel univers, au petit-fils qui apprend que son grand-père était fiché comme homosexuel. Ou suspecté de collaboration. Ou condamné pour vol. Ou pire encore.

 » Parfois, les consultants m’appellent ensuite pour m’apprendre que, grâce aux documents, ils ont pu retrouver un cousin, un oncle, la sépulture d’une mère. J’ai découvert que, pour certaines personnes, le temps n’avait rien cicatrisé. Je n’aurais jamais pensé rencontrer tant de douleurs « , constate l’archiviste.  » Dites, Monsieur, est-ce que c’est la photo de mon papa ?  » lui a demandé une dame d’âge mûr. La réponse était oui.

P.G.

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