Portraits croisés

Wallons, Bruxellois et Flamands n’ont pas le même niveau de vie. Mais quelle est l’ampleur des différences entre les Régions ? Des chercheurs de l’UCL ont mis au point un classement original

(1) La commune de Herstappe n’a pas été prise en considération : l’effectif de sa population est trop faible.

De tous les Belges, les Flamands sont les plus riches. Cela n’a rien de neuf. C’est même presque une lapalissade. Toutefois, on ignore généralement l’ampleur des différences de niveau de vie entre les Régions. On réalise peu à quel point l’environnement socio-économique d’un habitant de Lubbeek, dans la périphérie de Louvain, par exemple, n’a plus grand-chose de commun avec celui d’un Hennuyer de Colfontaine ou de Quaregnon.

Pour rendre compte des écarts, le Groupe d’études de démographie appliquée (Gédap) de l’Université catholique de Louvain (UCL) a calculé un indice du niveau de vie synthétisant six indicateurs disponibles pour les 589 communes du pays (308 flamandes, 262 wallonnes et 19 bruxelloises), grâce au recensement de 2001 (1). Ainsi, un taux d’emploi élevé, une longue espérance de vie et une forte proportion de diplômés de l’enseignement supérieur font grimper les communes dans le classement ( en teinte claire sur la carte). A contrario, un pourcentage important de chômeurs, un grand nombre de personnes âgées isolées et de familles monoparentales – des populations courant un risque accru de paupérisation selon les sociologues – expliquent la mauvaise position de villes et de villages en fin du palmarès ( couleur sombre sur la carte).

Résultats ? En Flandre, 6 communes sur 10 ont un niveau de vie clairement au-dessus de la moyenne nationale. Les autres s’inscrivent précisément dans cette moyenne, sauf exceptions qui confirment la règle : une quantité marginale d’entités, quinze au total, se situent nettement en dessous. Il s’agit notamment de cités balnéaires à la population vieillissante, mais aussi de villes comme Anvers.

En Wallonie, la situation s’inverse. Une dizaine de villages seulement bénéficient des conditions socio-économiques franchement supérieures à la moyenne du pays. Moins de 1 commune sur 3 a un niveau de vie  » moyen « . La plupart, près des deux tiers, n’atteignent pas ce standard.

La situation de Bruxelles est pire encore : seules Woluwe-Saint-Pierre et Auderghem parviennent à se classer dans la moyenne, toutes les autres sont en dessous. En effet, la démarche du Gédap consiste à évaluer le niveau de vie des gens, pas la production de richesse d’une ville basée sur son PIB (produit intérieur brut). Ceux qui créent le plus de richesses à Bruxelles n’habitent généralement pas la capitale, mais vivent dans sa périphérie verte.

Une ville en crise

Bref, de façon générale, à l’échelle du pays, les centres urbains sont moins bien classés que les communes périurbaines et rurales. Ce palmarès confirme que la ville reste en crise. Les grands centres urbains attirent des personnes isolées et âgées qui apprécient la forte concentration de médecins ou d’hôpitaux, des ménages monoparentaux qui recherchent la facilité des transports en commun, etc. Mais ces mêmes villes retiennent beaucoup plus difficilement les jeunes familles de milieux aisés ou de classes moyennes qui fuient un environnement dégradé, des quartiers transformés parfois en ghettos…

Cela n’exclut évidemment pas que les communes les moins bien classées ne comptent pas des quartiers au standing fort élevé. Les villes regroupent facilement les extrêmes : les très riches vivent non loin des plus défavorisés. Cette dualisation est particulièrement à l’£uvre à Bruxelles entre la place du Jeu de balle, dans les Marolles, et le clos des milliardaires près du bois de la Cambre, par exemple. Mais elle se retrouve, à Liège, entre les tours de Droixhe et les habitations cossues du parc de Cointe ; à Namur, entre le quartier social des Balances et les villas spacieuses de la citadelle…

Le processus de redistribution spatiale de la population, la  » périurbanisation « , comme disent les spécialistes, continue donc à produire ses effets. Cela concerne des urbains qui ont les moyens de se répandre dans les campagnes environnantes, mais qui restent attachés à la ville par leur travail. La tradition des navettes par chemin de fer remonte d’ailleurs au xixe siècle. Elle s’est ensuite développée au gré de l’extension du réseau autoroutier. Ainsi, en Flandre, ce sont aussi les régions les moins urbanisées qui sont les mieux classées, particulièrement dans la périphérie d’Anvers et du Brabant flamand. La verte Campine, au niveau de vie intermédiaire, semble être l’exception qui confirme la règle des prés dorés. Il s’agit toutefois de la province dont le taux d’emploi, de diplômés de l’enseignement supérieur et dont l’espérance de vie ont le plus progressé entre les deux derniers recensements de 1991 et de 2001.

En Wallonie, les communes les mieux classées font partie de l’aire périurbaine de Bruxelles (Lasne, Beauvechain, Walhain, etc.), de Liège (Olne, Neupré…). C’est dans les années 1960 que le décongestionnement démographique des agglomérations urbaines au profit des villages de la périphérie s’est illustré de la façon la plus spectaculaire dans le Brabant wallon. Mais comme Lasne ou La Hulpe sont désormais trop chères pour bien des bourses, les jeunes ménages s’éloignent toujours plus de la capitale et contribuent à faire monter le niveau de vie de villages autrefois vivotant. Ils empruntent la E42 en direction de Liège, pour s’établir dans les communes vertes de Geer, de Donceel, etc. Cette  » périurbanisation récente  » concerne aussi les entités de La Bruyère ou d’Eghezée, situées à proximité de la E 411, au nord de Namur.

Le phénomène est désormais transnational : la  » périurbanisation  » de la capitale grand-ducale profite, dans le fin fond de la Wallonie, à Attert, Etalle, Arlon, etc. Les Belges qui travaillent à Luxembourg aiment se rapprocher du bureau, mais sans traverser la frontière. Les Grands-Ducaux franchissent plus facilement le pas en sens inverse, attirés par des prix de maisons ou de terrains plus abordables. Quant aux communes des cantons de l’Est, certaines d’entre elles ne constituent-elles pas la banlieue verte de la ville allemande d’Aix- la-Chapelle ?

Désormais, les zones frontalières semblent donc récolter des avantages de leur proximité avec les Pays-Bas, l’Allemagne ou le Grand-Duché qui ont un niveau de vie plus élevé. En revanche, le voisinage avec la France ne produit pas le même effet  » dopant « . Il existe une fracture entre le Nord-Ouest et le reste de la Wallonie, qui est même visible dans le logement. Les vieilles maisons ouvrières exiguës, sans chauffage central ni double vitrage, sont particulièrement nombreuses dans le triangle s’étirant de Comines/Mouscron, dans le Hainaut, à Vresse-sur-Semois, dans les Ardennes, en remontant jusqu’à Jemeppe- sur-Sambre, non loin de Namur. De façon générale, le Hainaut apparaît clairement comme la province la plus déshéritée de Wallonie, bien que celle de Namur ne soit pas beaucoup mieux lotie.

Dorothée Klein

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