Plein le dos

Touche-à-tout obsessionnel et dissipé, au point d’avoir peiné à se faire prendre au sérieux par des juges du bon goût aux cerveaux bridés par la nécessité de réduire le monde à leurs petites cases, Roland Topor revient. Encore et toujours.

Dans sa préface à cette réédition d’un conte bizarroïde signé du grand Topor, Joko fête son anniversaire, l’essayiste pionnier Pacôme Thiellement résume en une formule le drame de cet auteur :  » Il n’aurait écrit que des romans, il serait considéré comme un des plus grands écrivains du XXe siècle. […] Il a tout fait, avec un niveau de génie constant : on considère Roland Topor comme un grand déconneur.  » Dessinateur, écrivain adapté à l’écran par Polanski, inventeur d’émissions givrées comme Palace avec le Français Jean-Michel Ribes ou Téléchat avec le Belge Henri Xhonneux… Toute personne un tant soit peu curieuse a forcément, un jour au moins, volontairement ou sans le savoir, été exposée à l’une ou l’autre de ses créations, au point d’en conserver trace quelque part au fond du crâne : une envie d’opposer à la froideur du monde un grand éclat de rire crispé, la soif d’un rebond salutaire par le lâcher-prise, la démystification par l’absurde des plus grandes angoisses de l’époque…

A la littérature, et jusqu’à sa disparition en 1997, Roland Topor a offert une partition puissante, toujours à deux doigts de la démence, sur la magie des troquets (Café Panique, 1982), la folie des concentrations urbaines (Le locataire chimérique, 1964), l’accueil des migrants (L’hiver sous la table, 1994), et sa petite et tenace phobie personnelle : la désagrégation progressive des corps. Dans ce  » nouvel  » ouvrage, lauréat du prix des Deux Magots en 1970 (voir photo) et réédité par une maison ayant réalisé l’exploit, il y a cinq ans, de publier 33 de ses nouvelles inédites, l’auteur réinvente à sa sauce loufoque la naissance du métier de taxi. A sa sauce, donc : un beau jour, tandis qu’il se rend au turbin, le pauvre Joko se retrouve avec un oisif bourgeois sur le dos, qui exige d’être transbahuté ainsi jusqu’à destination, contre rémunération. En effet, un congrès se tient en ville, qui y a attiré une foule de riches personnages trouvant visiblement parfaitement logique de se jucher sur les épaules des pauvres pour ne pas avoir à se crotter les arpions.

Infamante subordination

Bien avant les frictions entre taxis et VTC, et tandis que le chômage à l’époque n’était encore qu’une anomalie de parcours, celui qui écrira Taxi Stories en 1988 – preuve qu’il maîtrise le sujet -campe ainsi un monde où la fortune autorise certains à user d’autres comme de chevaux. Sous ces croupes majestueuses, ceux parmi les miséreux qui ont trouvé emploi sont fêtés comme des rois par leurs parents qui collectionnent, désoeuvrés, les petites annonces comme des maquettes de bateaux les rêveurs des métropoles, et célèbrent aux bougies les anniversaires de leur embauche. D’abord rétif – on le serait à moins -, Joko décharge d’un coup d’épaule son premier  » client  » au sol, avant de découvrir que tous ses collègues galériens se sont immédiatement adaptés à ce nouveau statut, bien rémunérateur en fin de compte. Bientôt stigmatisé fainéant en récompense de son sursaut d’orgueil, il devra faire des pieds et des mains pour retrouver sa place parmi la population des taxis humains…

Revenu dans la course, le brave homme ne tardera pas à s’épuiser sous le poids de l’humiliation, jusqu’à ce que Topor, pervers en diable, fasse monter d’un cran la manifestation symbolique de l’infamante subordination : voilà bientôt Joko chargé au sens propre de sept capricieux clients, retors, connectés organiquement à son corps tels des parasites, et qui lui ruineront la vie, l’humilieront jour et nuit, ne lui laisseront plus un instant de répit. Ainsi, l’auteur installe une situation absurde en apparence, puis s’en donne à coeur joie pour la pousser jusqu’à ses derniers retranchements. Topor offre ainsi, comme à son habitude, au moyen d’une plume inégalable, cauchemardesque matière à réflexion.

Joko fête son anniversaire,par Roland Topor, éd. Wombat, 124 p.

François Perrin

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