Pirotte, le guetteur faussement distrait

Difficile d’être plus écrivain que lui. Il avait presque tout lu. Il pouvait produire quotidiennement des vers, comme les trouvères d’autrefois qui se contentaient du vin et de la route. Telle fut une part de son destin. C’est qu’il échappait, pour l’essentiel, au cirque littéraire, avait les amitiés comme les haines bien tassées, et ne se prenait pas pour un ténor.

Disparu à l’âge de 74 ans, Jean-Claude Pirotte était réellement entré dans la vie littéraire avec Journal moche en 1981. L’an dernier, il avait donné un récit à forte connotation autobiographique, Brouillard. Peintre et aquarelliste d’une subtilité exceptionnelle, il laisse des toiles-paysage, de petits bonshommes ironiques ou sardoniques, et des carnets de la mer du Nord confondants de beauté. L’immersion en mouvement, la quasi disparition dans l’espace sont au coeur de ses romans qui voient leurs personnages  » aux confins d’un empire absolu dont le centre serait partout, autant dire nulle part « . Cette partition de la disparition-réapparition, l’écrivain la jouait depuis six ans avec la maladie qui a fini par l’emporter. Elle l’amena sans doute, plus que jamais, à lui résister par les armes de l’écriture, du chant et de la malice.

Pirotte aimait  » le bonheur sans éclat des pays dont l’âme s’éveille sous le regard qui s’attarde, ces pays que vous quittez mais qui ne vous quittent pas, où la lecture d’un menu confine à la poésie, où les fromages parfument la table et racontent la géographie, où les écrevisses sont le souci le plus constant des abbesses « . Mieux que quiconque, il connaissait donc l’art de la table, de l’amitié, de l’improvisation et de la civilisation. Comment oublier ce soir pluvieux de Paris qui nous amène, à La Bastide Odéon, avec des amis rencontrés inopinément ! L’hôte qu’il a choisi d’être tresse un collier de verres dans lesquels se dégustent les vins les plus exquis tandis qu’un des convives, empêché d’y poser ses lèvres, examine chaque bouchon et leur attribue, avec un savoir infaillible, la provenance, l’âge et la qualité.

Rencontrer Pirotte c’était rencontrer un des rares princes errants d’aujourd’hui, en guerre avec les puissants, en connivence avec les marginaux, en phase avec d’autres civilisations que la sienne comme l’indique la dédicace à ses  » frères musulmans  » de l’exceptionnel roman Absent de Bagdad. C’est avec l’un d’eux qu’il débarque, in extremis, à Tournai, pour recevoir le Grand Prix Littéraire de la Ville. Ce prince porte en outre au vin une affection créatrice. Non content d’avoir contribué à sortir les crus du Cabardès de la production des gros vins populaires, Pirotte entend lier Vigne et Littérature en créant une collection de textes rares,  » Lettres du Cabardès « , mais aussi un prix dont le lauréat recevait un fabuleux foudre empli du divin breuvage.

Pirotte demeurera l’homme des instants impalpables, du capharnaüm des souvenirs, des cieux toujours en mouvement, des personnages à la recherche de quelque chose à la fois d’infime et de miraculeux. Il fut aussi celui pour lequel  » la résistance est l’esprit « . La musique de ses phrases et l’ironie qui les empêche de se prendre au sérieux en font un des tout grands stylistes de notre pays. N’est-il pas celui pour qui le bourgogne réveille en chacun la mémoire négligée des sens tandis que le vin jaune, comme le bonheur, ressemble toujours à un scandale ?

Marc Quaghebeur

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