Pieds de nez

Les Pires Contes des frères Grim, par Mario Delgado-Aparaín et Luis Sepúlveda. Traduit de l’espagnol (Chili et Uruguay) par Bertille Hausberg et René Solis. Métailié, 189 p.

La Ballade de Johnny Sosa, par Mario Delgado-Aparaín. Traduit de l’espagnol (Uruguay) par Jeanne Peyras. Métailié/Suites, 106 p.

On ne présente plus Sepúlveda. On ne parle pas, bien entendu, de Juan, historiographe de Charles Quint et sinistre prosélyte de l’esclavagisme, mais de Luis, l’écrivain chilien, auteur notamment du Vieux qui lisait des romans d’amour ou de La Folie de Pinochet et contempteur des formes modernes et améliorées de l’oppression et de l’exploitation des peuples par les clubs de traîneurs de sabre et autres nuisibles. On connaît moins sans doute l’Uruguayen Mario Delgado-Aparaín, tout aussi rétif aux bruits de bottes et à l’inventivité des dictatures qui ont meurtri son pays. On doit, entre autres, à cet écrivain-journaliste vivant à Montevideo La Ballade deJohnny Sosa, un roman de 1991 dont la traduction française vient d’être rééditée et qui présente une double vertu. Il s’agit d’abord d’un texte d’une drôlerie amère et irrésistible sur les tribulations d’un chanteur noir. Avec des rêves de célébrité plein la tête, cet artiste édenté massacre le rock dans un bordel jusqu’au jour où les militaires qui ont investi le village lui offrent sa chance (et même un dentier) à condition qu’il troque le rock contre des boléros. Mais, après un moment de faiblesse, sa dignité reprend le dessus dans un contexte où cette denrée se fait plutôt rare.

Autre vertu de ce roman succulent (mais certes pas inoffensif) : c’est grâce à lui qu’allait se produire la rencontre magique entre l’auteur et un Sepúlveda parfaitement séduit. Une rencontre entre deux contemporains exacts (tous deux nés en 1949) qui allait préluder aux joyeusetés d’un récital à quatre mains et à la publication d’un roman malignement épistolaire. Les Pires Contesdes frères Grim se présente en effet comme un échange de courrier entre deux éminents professeurs : l’Uruguayen Orson C. Castellanos et le Chilien (patagon) Sigismondo Ramiro von Klatsch, tous deux spécialistes des payadores, sortes de troubadours tenus à des règles complexes et dont les jumeaux Grim, Abel – le beau grand mince qui chante – et Caïn – le laid petit gros qui compose – sont d’insignes représentants. Selon le très incertain José Sarajevo – écrivain macédonien qui préface l’échange de lettres et le conclut -, les jumeaux Grim, malgré leur tentative de révolutionner l’art des payadores, n’auraient  » jamais réussi à chanter plus de deux vers avant d’être jetés dehors « . Ajoutons à cela que le ton du courrier entre les deux professeurs s’inspire des plus purs accents d’une certaine cuistrerie universitaire où la prétention le dispute à l’hypocrisie mielleuse dont se vêt la plus jalouse et la plus vigilante des rivalités. On notera aussi que,  » de passage dans le coin  » et séduit par les vertus aérodynamiques de la carcasse de tatou dont Caïn s’était coiffé, Eddy Merckx la lui acheta et apparut dans une revue où il la portait  » ornée d’une publicité pour la bière Stella Artois « .

C’est bien en vain que l’on esquisserait l’ombre d’un résumé des aventures rocambolesques répercutées par les deux correspondants, qu’il s’agisse, entre mille péripéties, de celles, mutilantes et abracadabrantes, vécues par les facteurs en charge de leur courrier ou des amours tumultueuses de Caïn Grim et de Rosita Hepaminondas,  » la naine velue « . Faut-il dire que, sous ce délire drolatique, surréaliste et torrentiel, se cache (façon de parler) une tripotée de pieds de nez ? On ne compte pas les allusions à certaines singularités culturelles mais aussi à l’Histoire ancienne ou récente, aux avanies vécues par l’Amérique pas encore latine (avec l’arrivée de  » tous ces Européens entrés illégalement sur notre continent à partir du 12 octobre 1492  » qui  » mériterait un rapport sévère devant les Nations unies « ), aux crapuleries ordinaires des milices, des dictateurs et d’autres dirigeants du cru et d’ailleurs, à la lâcheté, au cynisme ou aux mensonges de personnalités politiques de tous horizons et notamment européennes : Franz Josef Strauss ( » ami de Pinochet  » et grand protecteur des vieux nazis immigrés au Chili), Margaret Thatcher, José Maria Aznar… (rappelons à ce propos que Sepúlveda vit actuellement en Espagne). Comme ils ont dû s’amuser, aussi, les deux compères, en multipliant les homonymies volontiers perfides – piquées dans le monde culturel ou politique – dont ils affublent les acteurs de leur fable majuscule. On aurait grand tort en tout cas de passer au bleu l’important glossaire qui introduit l’ouvrage et dû lui aussi à la plume de l’improbable Sarajevo. On y apprend notamment que le Chili est si étroit que  » les habitants marchent l’un derrière l’autre et de profil comme les anciens Egyptiens « . Que  » les habitants de la Chine préfèrent s’appeler des Chinois pour ne pas être confondus avec les Uruguayens « . Que la morphologie du tatou a inspiré Ferdinand Porsche pour inventer la Volkswagen. Ou encore que le Chilien qui voit passer une belle femme à la démarche incendiaire remonte au temps de l’Eldorado et  » voit une mine d’or ou d’argent, inaccessible, impossible à conquérir, et tombe dans cette euphorie dépressive qui fait des Chiliens un peuple extrêmement gai « . On ne saurait mieux conclure que sur ce futé paradoxe, une démarche dont la gaieté est aussi manifeste et profonde que celle d’un duo de contestataires pris dans un nuage de gaz hilarants.

de ghislain cotton

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