Petite querelle de printemps

La 8e édition du Printemps baroque du Sablon oppose l’Italie à la France et, à travers cette  » Querelle des Bouffons  » (1752-1754), les Lumières à l’Ancien Régime. Mais, d’abord, dansons !

Pour sa 8e édition, le festival du Printemps baroque place la danse au-devant de ses seize concerts, ramassés en trois cycles quotidiens, du 26 avril au 3 mai. Avant, donc, de butiner, à midi, les petites formations instrumentales, à l’apéritif, les étudiants des conservatoires, et, le soir, les concerts de plus grande envergure, il va falloir danser ! Les aficionados sont-ils prêts à dévaliser les costumes du loueur Costéa pour donner à leurs menuets des airs de Grand Siècle ? Voilà qui pourrait agacer les amoureux d’un art moins enfariné. Au point de chercher querelle ?

C’est justement le thème de l’année : la  » Querelle des Bouffons « , qui a secoué Paris entre 1752 et 1754, dès l’arrivée d’une troupe italienne à l’Opéra. On peut se demander pourquoi leur Serva padrona, opéra-bouffe de Pergolèse, eut un tel succès et fit vaciller l’opéra français sur ses bases. Après tout, on avait déjà donné l’£uvre en 1746, et elle avait fait un flop. C’est qu’en 1751 la ville de Paris lève l’interdit qui frappait depuis six ans le théâtre forain. Et revoilà ces  » guignols de l’info baroque « , comme les nomme Jean-Luc Impe, l’un des invités du festival, qui se remettent à parodier les conventions d’un  » opera seria  » qui ne s’était plus renouvelé depuis la mort de Lully, en 1687. Seul Rameau est encore à même de rappeler que le genre avait été créé pour chanter la grandeur de Louis XIV. Mais, presque cent ans plus tard, tout cela laisse froid. Le public veut du rire et des sentiments vrais, qui s’expriment sans fard ni perruque. C’est ce que vont leur donner à entendre ces bouffons italiens : une servante rouée qui tourne son maître en bourrique après l’avoir délesté de sa fortune.

Il n’y a pas que le public populaire qui rit. Dans le camp des penseurs, Rousseau, Diderot et les Encyclopédistes, le baron de Grimm n’attendaient que cette occasion pour affirmer que l’esthétique avait changé, et le monde avec elle. En 1751 toujours, la Foire de Paris est rouverte. Elle présente le premier volume de L’Encyclopédie et son armée de plumes, prêtes à en découdre, trente-huit ans avant la Révolution, avec la musique grandiloquente de l’Ancien Régime. Rousseau mène le combat avec sa Lettre sur la musique française, publiée en novembre 1753. La tragédie lyrique ?  » Un extraordinaire mélange d’incompétence, d’incompréhension et de partis pris (…). Un faux genre où rien ne rappelle la nature.  » Ses conventions ?  » La pompeuse niaiserie des livrets, ainsi que leur abus d’une mythologie maintes fois ressassée.  » L’art doit être à l’image de la nature. Mais cette nature n’est plus le reflet d’un ordre cosmique immuable. Elle devient l’expression des élans du c£ur et ne saurait plus en aucun cas être universelle. C’est l’avènement du sentiment qu’annoncent ces bouffons italiens. Et puis, ils ravivent la relation d’amour-haine qui unit les musiques française et italienne, depuis que Marie de Médicis et Mazarin ont fait entrer les musiciens transalpins à la cour.  » Les musiciens italiens ne cessent d’opérer à Paris une invasion pacifique, dont chaque vague est suivie d’une reconquête : flux et reflux, comme un ressac, écrit l’écrivain-musicologue Philippe Beaussant. Mais chaque vague apporte à la musique française une sorte de fécondation qui la fait changer, évoluer.  » Cette 8e édition du Printemps baroque en réunit toutes les conditions.

Xavier Flament

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