Percer le brouillard

Et si les principaux facteurs d’instabilité du monde contemporain se trouvaient dans le retard de développement du monde arabo-musulman et dans les frustrations qui en résultent pour les populations concernées ? C’est le postulat d’une réflexion menée dans l’entourage du président Bush, et que Washington souhaite mettre à l’agenda des rencontres diplomatiques prévues au cours des prochains mois. Cette réflexion débouche sur l’amorce d’un plan d’action aux contours encore assez flous, mais dont le nom s’impose désormais aux cénacles internationaux : l’initiative pour un Grand Moyen-Orient . Un  » grand  » Moyen-Orient, parce que les réformes imaginées par les stratèges américains s’appliqueraient à un ensemble géopolitique très étendu, allant des rives marocaines de l’Atlantique à l’Afghanistan, en Asie centrale, voire jusqu’au Pakistan et au Bangladesh.

Le point de départ de la réflexion américaine se trouve dans les attentats du 11 septembre 2001, explique le diplomate Edward Djerejian, l’un des hommes clés au Département d’Etat sous la présidence de George Bush père (1989-1993). Les terroristes qui ont attaqué les Etats-Unis procèdent de cette culture de l’islamisme radical qui exploite les frustrations de la société arabo-musulmane, soulignait Djerejian, début mars, lors d’une réunion du  » Club de Monaco « , un groupe international de réflexion sur la stabilité de la zone méditerranéenne. Or la source principale de ces frustrations doit être recherchée dans l’incapacité des régimes arabes à satisfaire les aspirations politiques, économiques et sociales de leurs populations, et dans la corruption qui accompagne leurs méthodes de gouvernement. Les intérêts de Washington sont menacés parce que les islamistes identifient les régimes musulmans pro-américains aux Etats-Unis eux-mêmes, principaux soutiens des pouvoirs en place.

En conséquence, l’administration Bush doit encourager la démocratisation politique et le progrès économique, social et culturel dans cette région du monde. Parmi les moyens d’y parvenir figurent l’aide à la tenue d’élections libres, l’ouverture économique, la promotion de l’éducation et de l’égalité entre hommes et femmes.

La discussion reste ouverte quant à la méthode et aux moyens financiers à mettre en £uvre pour la réalisation d’un tel projet, que les Américains souhaitent voir approuvé lors du prochain sommet des pays les plus industrialisés û le  » G 8  » – convoqué du 8 au 10 juin prochain, et qu’ils veulent également mettre à l’ordre du jour du sommet de l’Otan à Istanbul, les 28 et 29 juin.

L’initiative américaine pour le  » Grand Moyen-Orient  » (GMO) n’est pas tout à fait neuve. Elle s’inspire d’un des arguments qui avaient été avancés, l’an dernier, pour justifier l’intervention en Irak : la théorie des  » dominos démocratiques « . Selon ce raisonnement, l’installation d’un régime démocratique et le progrès économique dans un pays aussi central que l’Irak amorceraient, par effet d’imitation, un cercle vertueux qui s’étendrait, de proche en proche, aux autres pays de la région. Mais le  » GMO  » va un peu plus loin, car l’administration Bush rejoint pour la première fois l’analyse européenne selon laquelle l’éradication du terrorisme postule de s’attaquer à ses causes, liées à la pauvreté, au sous-développement économique, social et culturel. En revanche, l’initiative américaine continue à délaisser le principal dossier politique de la région : le conflit israélo-palestinien, centre des préoccupations dans le monde arabo-musulman et cause principale du discrédit qui affecte les Etats-Unis dans cette partie du monde allant de l’Atlantique à l’Indonésie.

Ce déni persistant quant au caractère central du problème palestinien explique en grande partie les réactions négatives qui ont accueilli l’initiative américaine dans le monde arabe. S’en faisant le porte-parole, le président égyptien Hosni Moubarak met en garde contre des tentatives de remodelage politique que l’on tenterait d’imposer de l’extérieur, sans tenir compte des réalités de chaque pays de la région, car elles exposeraient le monde arabo-musulman au risque d’une déstabilisation générale et à un accroissement sans précédent du terrorisme islamiste.

Le scepticisme domine également en Europe, où la France et l’Allemagne ont rédigé un plan commun de  » partenariat stratégique  » mettant l’accent sur le développement économique et social du Moyen-Orient. Un objectif auquel l’Union consacre déjà, par ailleurs, quelque 6 milliards d’euros par an. A l’inverse des Etats-Unis, Paris et Berlin, rejoints en cela par Londres, accordent une priorité absolue au règlement du conflit israélo-palestinien, à défaut duquel, disent-ils, toute tentative d’influer sur la région est vouée à l’échec. Si la démarche franco-allemande a reçu un accueil favorable dans la plupart des capitales européennes, elle ne reflète pas encore la position de l’Union, qui sera adoptée au sommet européen du mois de juin.

Le seuil de l’été sera donc le prochain moment privilégié pour une remise à plat des dossiers internationaux. Que l’initiative en revienne à l’administration américaine n’a rien d’anormal, en raison de ses préoccupations actuelles. En période électorale, il s’agit de présenter le président sortant sous un jour avenant, animé par une vision positive et soucieux de ses alliés. Auprès des électeurs, philosopher sur un  » Grand Moyen-Orient  » permet de relativiser l’impasse américaine en Irak en la diluant dans des préoccupations plus larges, tout en masquant sa volonté d’ignorer le problème le plus difficile de la région. Mais l’influence des Etats-Unis sur les affaires du monde est devenue telle qu’aucune occasion ne doit être perdue d’en parler avec eux, en espérant que leurs échecs les disposeront à une écoute plus attentive que par le passé.

l’éditorial Jacques Gevers directeur de la Rédaction

Le  » Grand Moyen-Orient  » rêvé par les Américains ignore le principal problème de la région. L’Europe peut les aider à voir plus clair

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