Pensée unique ou personnelle ?

Pensée unique : tout le monde utilise cette expression pour vilipender une manière de penser qui n’est pas la sienne. La pensée unique serait-elle celle des autres ?

Laurent Rozen, par e-mail

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Tant que la pensée sert à comprendre le monde, elle n’est pas multiforme dans son déploiement. La pensée unique, stricto sensu, se révèle être la seule façon de comprendre progressivement le monde physique, c’est-à-dire la réalité. L’univers matériel, y compris l’homme en tant qu’être biologique, ne peut être cerné que sur la base d’une pensée unique. Celle-ci est rationnelle et objective autant que faire se peut, usant d’outils qu’elle a créés pour renforcer son efficacité : la logique et les mathématiques. Comment penser le monde de la nature autrement ? Toutes les révolutions scientifiques sont des expressions de cette unicité de pensée. Autrement dit, en science, opposer un esprit critique aux certitudes acquises ne signifie pas penser autrement, mais aller plus avant dans cette manière-là de penser.

Un autre espace existe : celui de l’humain. Ou bien il appartient au domaine physique sans plus et la pensée unique est également d’application. Comme dans tout débat scientifique, seule compte la compréhension des déterminations qui nous font agir. Et la liberté perd littéralement sa raison d’être. Ainsi, dira-t-on, les lois du marché sont incontournables. Ne pas s’y référer conduit à un dysfonctionnement global, comme les événements l’ont montré. Voilà la pensée unique… justifiée. Ou bien la société et son histoire ne sont pas, comme le monde physique, celui des déterminations, pour une part au moins. La pensée prend alors une autre voie. Elle ne se contente plus de comprendre pourquoi,  » ici et maintenant « , les comportements humains sont ce qu’ils sont. Elle se propose des objectifs qui ne vont pas dans le sens de ce que les comportements actuels laissent prévoir. Elle développe l’idée de processus plus conformes aux buts que l’on se propose hors d’une soumission aux déterminations antérieures. Dans ces conditions, d’une part, la pensée comme outil pour comprendre et agir va se démultiplier en autant d’objectifs qu’il y a de points de vue sur l’avenir. D’autre part, la pensée unique ne sera plus qu’un argument rhétorique : affubler l’adversaire d’une volonté hégémonique. Tout se passe comme si l’Autre, parce qu’il pense différemment de moi, exigerait nécessairement que l’on pensât comme lui. Alors que moi û m’estimant dans le vrai û exige de l’autre qu’il s’incline. En d’autres termes, je vilipende la pensée unique pour occulter mon sentiment que seule la mienne mérite de l’être.

par jean nousse

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