Patrick Dupriez  » Le politique peut encore fixer un cap « 

Il ne renie pas le coq wallon, mais ses racines politiques sont en Amérique latine.  » J’espère qu’un jour, l’Otan disparaîtra « , confie Patrick Dupriez, président Ecolo du parlement wallon.

Il marche sur des oeufs, Patrick Dupriez. Le président du parlement wallon a beaucoup d’avis sur beaucoup de sujets. Mais son titre lui impose de garder ses opinions pour lui. En septembre 2012, l’écologiste s’était aventuré à proposer la création d’une circonscription électorale couvrant l’ensemble de la Wallonie. Pareille audace lui a valu d’être sèchement rabroué par Benoît Lutgen (CDH). Depuis, Patrick Dupriez se tient à carreau, drapé dans la neutralité de sa fonction. Un rôle à contre-emploi pour cet agronome pétri d’idéologie tiers-mondiste, ami proche du président équatorien Rafael Correa, avec qui il a vécu en kot à Louvain-la-Neuve. Fait rare : à l’heure où la Wallonie fête les cent ans de son drapeau et de son hymne, le discret Cinacien sort de sa réserve.

Le Vif/L’Express : En avril 1913, l’assemblée wallonne créée par Jules Destrée se dotait de deux symboles officiels : le coq dessiné par Paulus et le Chant des Wallons. Un siècle plus tard, l’identité wallonne reste introuvable. Un échec ?

Patrick Dupriez : Einstein disait :  » Le nationalisme, c’est une maladie infantile. C’est la rougeole de l’humanité.  » S’il n’y a pas de nationalisme en Wallonie, réjouissons-nous. Par contre, je pense qu’il n’y a pas d’avenir wallon sans une citoyenneté wallonne forte. La citoyenneté n’exclut personne. Elle nous invite à participer à un projet collectif et à nous dire : c’est le nôtre, pas seulement celui des politiques. Malheureusement, aujourd’hui, cette dimension identitaire reste surtout ancrée à l’échelle de la Belgique, ou dans des bassins plus locaux, comme Liège ou Charleroi.

Sept mois après votre discours aux Fêtes de Wallonie, vous demandez toujours la création d’une circonscription électorale épousant les contours de la Région ?

Je suis convaincu que ça reste une bonne idée, mais je constate que les temps ne sont pas mûrs. Peut-être dans les prochaines années… Cela me paraît essentiel que des candidats puissent parler à l’ensemble des électeurs wallons, au-delà des préoccupations de leur arrondissement ou de leur province.

Que proposez-vous ?

Quinze députés seraient élus dans la circonscription wallonne. Mais ce que j’ai surtout voulu en septembre, c’est relancer la réflexion. Après, on peut voir : faut-il retrancher 15 députés parmi les 75 actuels, ou imaginer autre chose ?

Le parlement wallon pourrait passer de 75 à 90 députés ?

Proposer aujourd’hui d’augmenter le nombre d’élus, ce serait renforcer l’antipolitisme ambiant. Je ne vais pas le faire. Mais tôt ou tard, la question se posera. L’Etat fédéral évolue. Le Sénat est appelé à disparaître. Les compétences wallonnes vont s’élargir.

Beaucoup d’élus PS, MR et CDH ne digèrent pas le décret décumul, qui va empêcher 75 % des députés wallons d’être aussi bourgmestre ou échevin. Ce décret, c’est un peu le péché originel d’Ecolo, non ? En l’exigeant dès l’entame de la législature, vous vous êtes mis tout le monde à dos.

Oui, c’est aussi mon impression.

Les députés-bourgmestres vous en veulent parce que vous les avez tapés au portefeuille ?

Je dois mesurer mes propos. (Rires.) Quoi qu’il en soit, le décret a été voté. Il répond à deux enjeux : encourager les parlementaires à s’investir davantage dans leur mandat, éviter les conflits d’intérêt entre le niveau local et le niveau régional. Mais on sent bien que la réforme est très impopulaire au sein de l’assemblée. Elle explique en partie la rancoeur que ressentent de nombreux élus à l’égard des écologistes.

Claude Eerdekens (PS) considère que la présence d’Ecolo au gouvernement wallon lui confère  » une faculté de nuisance épouvantable « . Il dénonce  » un suicide assisté de la Wallonie « . Et c’est un député de la majorité qui le dit !

Je ne sais pas jusqu’où on peut considérer qu’il est un député de la majorité. Sur le fond, c’est continuer à produire et à consommer comme aujourd’hui qui est suicidaire. Il y a quelque chose de monomaniaque dans l’agressivité de Claude Eerdekens vis-à-vis des écolos, ça confine au ridicule. Qu’il préfère avoir une centrale nucléaire sur sa commune plutôt que quelques éoliennes c’est son droit. Mais les insultes, ça n’aide pas les gens à comprendre les divergences d’opinions et de valeurs. Je suis surtout sensible à ce que le débat politique fonctionne bien. Je ne suis pas convaincu qu’Eerdekens y contribue toujours.

L’affaire Cahuzac, en France, a mis cette question à l’ordre du jour : les élus doivent-ils publier leur déclaration de patrimoine ?

Je n’ai aucun problème à le faire. Je ne suis même pas propriétaire de ma maison. Je possède juste une petite statuette que je crois être en ivoire et dont j’ai hérité de mon grand-père. Mais le système actuel me paraît bon : en début et en fin de mandat, les élus rédigent une déclaration de patrimoine, où ils doivent mentionner tout ce qu’ils possèdent. Ce document est gardé à la Cour des comptes, et la Justice peut y accéder à tout moment. La démocratie y gagnerait-elle si chaque élu devait dire publiquement quelle maison il possède, de quelle somme d’argent il a hérité, quels tableaux il a achetés ? Je ne pense pas. Le coeur de l’affaire Cahuzac se trouve ailleurs : le type a touché des fonds occultes de l’industrie pharmaceutique. Comment lutte-t-on contre la corruption et l’évasion fiscale ? Voilà le problème. Il ne concerne pas spécifiquement les élus, mais le monde de l’économie et de la finance.

Vous avez exprimé votre sympathie pour Hugo Chavez. La victoire de son héritier, Nicolas Maduro, à l’élection présidentielle au Venezuela, cela vous réjouit ?

Oui. Si j’étais vénézuélien, j’aurais voté Maduro. Mais le bilan de Chavez comporte aussi des zones d’ombre : il n’a pas réussi à endiguer la corruption, ni la violence. Ce qui est sûr, c’est que j’adhère complètement à la rupture qu’ont initiée Chavez, Correa et d’autres dirigeants latino-américains. Tous ceux-là ont dit : à partir de maintenant, nous voulons que la politique serve la population, à commencer par les pauvres, et non plus les intérêts d’une oligarchie. En six ans, l’Equateur est passé de 76 à 90 % de scolarité primaire, et de 40 à 65 % de scolarité secondaire. Cela donne à penser que la politique peut encore fixer un cap, développer une société, alors que le seul horizon en Europe semble être de réduire, réduire, réduire… Chez nous, même quand des réformes font l’objet d’un consensus complet, on n’arrive pas à passer de la parole aux actes. Tous les partis disent qu’il faut améliorer le transport ferroviaire, mais dans les faits, on ferme des gares, on supprime des trains. Tout le monde considère la justice comme une priorité, mais il faut six ans pour être jugé. Cela ne renforce pas la confiance dans la démocratie.

Le dénominateur commun de la gauche latino-américaine, c’est son opposition aux Etats-Unis. Quand Wikileaks a dévoilé en 2011 le contenu d’une conversation entre l’ambassadeur des Etats-Unis et Jean-Michel Javaux, alors président d’Ecolo, cela ne vous a pas ébranlé ?

Je ne suis jamais ébranlé quand des gens se parlent.

Selon ce mémo diplomatique, Jean-Michel Javaux a jugé  » essentiel de travailler avec l’Otan […] pour établir l’Etat de droit en Irak et en Afrique du Nord « .

Je peux avoir des divergences par rapport à ce qu’a dit Jean-Michel. Mais ça n’a pas de sens d’être totalement contre les Etats-Unis. Je pense surtout que la Belgique devrait promouvoir de façon plus active une défense européenne. Aujourd’hui, nous sommes dans l’Otan : c’est une réalité. Mais j’espère qu’un jour, l’Otan disparaîtra et qu’il y aura une défense européenne.

ENTRETIEN : FRANÇOIS BRABANT

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