Pas la même planète

Quels sont les points communs entre les deux principaux rivaux de la primaire écologiste en France ? Quand ils sont au même endroit, on voit surtout leurs différences.

Qu’Eva Joly et Nicolas Hulot visitent la même ville, et une évidence apparaît : ces deux-là ne viennent pas de la même planète, n’ont pas les mêmes priorités, ne parlent pas la même langue. Lyon, les 14 et 16 juin. Les deux rivaux principaux de la primaire écologiste ont beau emprunter l’un et l’autre un TGV en première classe, leurs voyages ne se ressemblent en rien. Elle potasse ses fiches, prépare son déplacement, interroge son entourage sur les derniers rebondissements de l’actualité. Lui, détendu et déchaussé, qui jongle entre iPad et iPhone, pique un somme avec son écharpe enturbannée sur les yeux avant de prévoir son agenda médiatique du jour.  » Je vais faire une sortie sur les JO d’Annecy  » (la ville haut-savoyarde brigue les Jeux pour l’hiver 2018), dit-il à l’une de ses collaboratrices. Il veut dénoncer la démesure des installations sportives envisagées.

Très appliquée, elle note les questions dans son carnet

Chacun bat la campagne avant la fin des votes pour le premier tour, le 23 juin, avec ce qu’il pense être sa meilleure arme : la matière pour Joly, la manière pour Hulot. En ce mardi 14 juin, l’eurodéputée fait donc halte dans la capitale des Gaules. Elle commence par un déjeuner, dans un resto bio, avec des militants. Elle va vite comprendre qu’elle ne s’est pas déplacée pour rien. Entre deux coups de fourchette, Béatrice Vessiler, élue de Villeurbanne, se lâche :  » Hulot a des facilités oratoires incontestables. Il est très bon dans les médias et aujourd’hui c’est indispensable. Toi, tu es dans la profondeur, mais il faut que tu sois dans le tac au tac.  » Eva Joly se raidit et coupe :  » Je te signale qu’il y a un journaliste du Vif/L’Express à côté de toi.  » Un ange passe. Pas facile, pour l’ancienne magistrate, d’encaisser ces critiques, elle qui espérait que son ancienneté – relative – dans le parti compenserait ce handicap de l’élocution.

Jeudi 16, à deux pas de l’hôtel de ville. Envoyez les slogans ! Après un déjeuner dans un local du parti, Nicolas Hulot s’apprête à enquiller les formules. Il les martèlera quels que soient ses interlocuteurs, cadres verts, sympathisants et médias, tout au long de sa journée lyonnaise. Petit florilège. A l’adresse de sa rivale, d’abord :  » Il ne suffit pas d’être convaincu pour être convaincant  » ;  » Je suis plutôt pour jeter des passerelles que de creuser des fossés.  » Une dernière pour la route, histoire de montrer qu’il veut incarner un large rassemblement, y compris en attirant des électeurs centristes :  » Je ne vais pas faire de tri sélectif à l’entrée d’Europe Ecologie.  » Une dernière, vraiment ? Hulot sait pourquoi le PS n’a toujours pas fait son aggiornamento écologiste :  » Pour eux, l’écologie, c’est une option de la justice sociale, pour nous, une condition. « 

Après un point presse, il file dans un café social pour personnes âgées d’origine étrangère. Le très populaire présentateur d’Ushuaïa est accueilli en star du PAF. Une nuée de journalistes et de photographes (Eva Joly n’en vit jamais autant, deux jours plus tôt) l’y attend. Les photos souvenirs des aînés avec  » monsieur Nicolas  » s’enchaînent.  » Monsieur Nicolas  » est enchanté et se promet de revenir. Il ne s’appesantit pas sur les propositions du parti, mais mise plutôt sur son image.  » On ne gagne pas avec des formules « , reconnaît-il. Il aura tout le temps, ajoute-t-il, après la primaire, pour affûter les arguments. Le temps de la campagne interne n’est pas celui de la présidentielle. L’important est de savoir si la  » révolution culturelle  » qu’il propose, axée sur les idées, mais aussi sur les mots pour les dire, peut dépasser les résistances d’un parti où hypercommunication et hyperconsommation étaient jusque-là à mettre dans le même sac. Noël Mamère, ancien présentateur télé (qui soutient Joly quand José Bové a pris parti pour Hulot) l’avait à sa manière enclenchée. Il avait dépassé la barre des 5 % en 2002, record des écolos lors d’une présidentielle.

Hulot a sa scénographie, Joly, sa géographie. Quand lui est resté à Lyon, elle choisit de passer deux heures dans un local associatif de la banlieue, à Vaulx-en-Velin. Elle se retrouve sous le feu roulant des questions d’habitants du quartier. Tout y passe : la Palestine, l’intervention en Libye, la légalisation du cannabis, le mariage homosexuel, la condition des femmes. Très appliquée, elle note les questions dans son petit carnet, lunettes rouges – sa seule fantaisie devenue logo de campagne – sur le nez. Elle répond patiemment, sur un ton invariable, distillant le programme de son parti. Sans tomber dans la démagogie. Sur l’insécurité, elle dit vouloir stopper les contrôles au faciès, sujet sensible dans ce quartier populaire, mais rappelle, dans le même temps, qu’il faut prendre en compte la  » souffrance  » des policiers. Pas de fioritures, aucune formule pour emballer le propos. Ou plutôt une seule, à la fin, modeste et empruntée à l’une de ses interlocutrices :  » Il faut plus de douceur dans ce monde de brutes. Le temps des femmes est arrivé !  » Le sien, donc.

En fin de journée, la voici à nouveau devant quelque 80 militants. Si elle n’ignore pas que la communication est son talon d’Achille, elle n’entend pas s’en excuser.  » Je ne peux pas me transformer. Je chante faux aussi. Je fais avec ce que je suis « , confie-t-elle. Mais elle sait également que beaucoup de  » coopérateurs  » (ces sympathisants-cotisants, souvent jeunes, dont le nombre a explosé) rêvent d’un score à deux chiffres en 2012 – une promesse d’Hulot – et sont sensibles à la facilité d’expression de son adversaire. Le soir même, la Franco-Norvégienne, qui n’a pas la bise facile, se jettera sur un jeune militant se présentant comme  » binational « , pour l’embrasser. Son mérite, l’avoir ainsi complimentée :  » J’adore votre accent, ne changez rien !  » Avant de prendre le train du retour, après huit heures sur place, un anonyme lui glissera aussi, devant un kiosque de la gare :  » Ne vous laissez pas affadir !  » Eva Joly savoure. La voici rassurée, si jamais elle se mettait à douter de sa stratégie de campagne :  » l’authenticité  » contre  » cette com’ omniprésente qui fait prendre des vessies pour des lanternes « . La cible est toute désignée.

User de ce qu’il sait faire le mieux : parler

Cette critique, Nicolas Hulot l’avait vue venir. Juste après sa déclaration de candidature, il s’est astreint à une période d’abstinence médiatique. En réponse à une attaque du camp Joly, il a dû se séparer de deux anciennes communicantes passées par le leader mondial de l’énergie niucléaire Areva qui avaient rejoint son staff de campagne. Aujourd’hui, il le regrette. Car il s’est rendu compte qu’on ne le  » changera pas  » et qu’il doit user de ce qu’il sait faire le mieux : parler. Pour convaincre.  » La forme est aussi importante que le fond « , revendique-t-il. Le soir, ils sont environ 200 militants à venir l’écouter (lui dormira à Lyon). Il parle sans notes, le micro à la main – quand elle reste souvent accrochée à ses fiches. Il n’ose le dire publiquement, mais il pense secrètement que la secrétaire nationale, Cécile Duflot, roule pour lui, parce que la greffe Hulot, si elle prenait, élargirait l’électorat. La pétillante Camille Lopes, responsable locale des Jeunes Ecologistes, aimerait tellement qu’ils fusionnent :  » Une Eva Hulot ou un Nicolas Joly, quoi !  » Toutes les greffes ne sont pas possibles.

BENJAMIN SPORTOUCH

Chacun avec ce qu’il pense être sa meilleure arme : la matière pour Joly, la manière pour Hulot

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