Pas de science sans imaginaire

Souvent opposés, l’artiste et le scientifique ont pourtant beaucoup en commun. Pour l’un comme pour l’autre, il s’agit avant tout d’être créatif

Albert Einstein et Jules Verne. Un physicien génial et un romancier visionnaire. Un savant volontiers fantaisiste et un écrivain fasciné par le progrès scientifique. Est-ce un hasard si ces deux figures sont aujourd’hui mises en avant par deux expositions, l’une à Bruxelles, l’autre à Mons ? Nombreux sont ceux qui souhaiteraient que l’art et la science se rabibochent, après des décennies de relations tumultueuses et de méfiance réciproque. Car la science est beaucoup moins rigide et austère que ne le croit généralement le grand public. Qu’ils soient physiciens, chimistes ou biologistes, tous les chercheurs reconnaissent que leur travail revêt une bonne part de créativité. Tout comme celui des artistes, en somme. Il n’y a en effet pas de baguette magique permettant de réaliser  » la  » découverte qui va apporter une réponse définitive à des questions encore en suspens. C’est à chacun d’inventer une méthode personnelle, de tracer son propre chemin, en faisant preuve d’imagination.  » Pour le commun des mortels, l’imaginaire est synonyme d’évasion, de liberté. C’est l’opposé de la science. Mais quand on est mathématicien, on se rend compte qu’il y a autant de liberté dans la rationalité que dans l’art. Les mathématiques, ça consiste à faire tenir des idées dans un calcul. Cela exige énormément de créativité « , explique Johnny Robert, informaticien et philosophe, chercheur à l’université de Mons-Hainaut. Et d’ajouter :  » Le rapport des mathématiciens au calcul est le même, exactement le même, que celui des sculpteurs avec la pierre.  »

Pareil pour la musique. N’est-elle pas affaire de gammes, de tempéraments, de mesures ?  » Même s’ils sont souvent réticents à le reconnaître, les musiciens font, à leur manière, des mathématiques « , affirme Patricia De Graeve, historienne des sciences à l’UCL. Si la frontière qui sépare l’art et la science est devenue pratiquement infranchissable, il n’en a pas toujours été de même. Au xve siècle, le peintre Piero della Francesca s’empressait d’intégrer dans son £uvre les dernières connaissances en matière de perspective géométrique. A sa suite, le peintre et graveur Albrecht Dürer rédigea plusieurs ouvrages théoriques pointus, dont un Traité des proportions du corps humain.  » Jusqu’au xviiie siècle, on ne faisait pas de distinction entre travaux scientifiques et £uvres littéraires « , précise Georges Jacques, professeur à la faculté de philosophe et lettres de l’UCL. Ainsi, Claude Bernard, auteur d’une Introduction à la médecine expérimentale, affichait une réelle ambition esthétique. L’écrivain belge Maurice Maeterlinck sera quant à lui fasciné par la biologie, au point de consacrer plusieurs livres à la vie des abeilles, des termites et des fourmis.

Faut-il encourager artistes et scientifiques à reprendre un dialogue aujourd’hui interrompu ? Patricia De Graeve en est convaincue.  » Si les uns et les autres prenaient de nouveau la peine de se rencontrer et de discuter ensemble, dit-elle, on déboucherait d’ici quelques générations sur des résultats inattendus et passionnants.  »

Jules Verne. Savoir rêver, savoirs rêvés, jusqu’au 24 mars, au Mundanéum (Mons). Tél. : 065 31 53 43.

Einstein, l’autre regard, jusqu’au 1er mai, à Tour & Taxis (Bruxelles). Tél. : 02 549 60 49.

François Brabant

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