Pas d’anathème pour un film  » gore « 

Les Eglises chrétiennes dénoncent la vision moyenâgeuse et traditionaliste de La Passion selon Mel Gibson. Mais ne la condamnent pas. Les juifs craignent le pire

Le film de Mel Gibson, La Passion du Christ, va-t-il ébranler cinquante ans de dialogue entre les juifs et les chrétiens ? Le grand rabbin de Bruxelles, Albert Guigui, le croit :  » En cette période où la violence règne, il faut un message clair pour les fidèles. Je ne l’entends pas. Je voudrais que l’Eglise catholique dise que le peuple juif n’est pas déicide. A quoi sert le dialogue inter-religieux si la confusion n’est pas levée chez les catholiques de base ? Avec ses visages de juifs haineux, le film est porteur d’un danger mortel pour une communauté confrontée à un antisémitisme latent.  »

Les Eglises chrétiennes de Belgique ont pourtant déploré unanimement la violence d’un film  » gore « , qui se complaît dans l’hémoglobine. Ainsi, le chanoine Dirk Van Leeuwen, de l’Eglise anglicane, a dénoncé une vision moyenâgeuse de la Passion, contre-productive en matière de catéchèse. Mais tout en reconnaissant le risque de tirer du film une conclusion erronée, le pasteur John van der Dussen, porte-parole des Eglises évangéliques, a parlé, lui, d’une  » vision réaliste, avec ses bons et ses mauvais juifs « .

En outre, aucun représentant de culte chrétien n’a relevé les stéréotypes antijuifs qu’y trouve le grand rabbin.  » Le personnage de Judas qui vend Jésus pour 30 deniers véhicule un archétype antisémite, tout comme la foule pleine de vengeance hurlant : « Crucifiez-le ! » poursuit Guigui. On ne peut sortir de ce film qu’en ayant de la compassion pour Jésus et de la haine pour ceux qui n’en ont pas eu pitié.  » Le grand rabbin manie l’ironie pour dénoncer une  » farce historique où la croix pèse trois tonnes, où Jésus fabrique une table à la manière d’Ikea et parle en latin à Ponce Pilate « .

Mais le ton se fait sans appel pour désigner la responsabilité dans la crucifixion.  » Il n’y a pas eu de procès juif de Jésus. La procédure s’est déroulée la nuit. Or un tribunal rabbinique ne peut siéger que le jour, pour des raisons de transparence. Il ne peut pas davantage se tenir une veille de Pâque, de sabbat ou de toute autre fête. Jésus a été exécuté par les Romains, pour un motif et sous un commandement romains.  » Guigui craint que le travail de Jean XXIII et de Jean-Paul II,  » des hommes de bonne volonté « , soit réduit à néant.  » Depuis leurs déclarations, le juif n’était plus présenté comme déicide. La liturgie chrétienne avait été purgée de ce qu’elle portait comme haine.  »

Mgr Jozef De Kesel, évêque auxiliaire de Bruxelles, reconnaît que la Passion selon Mel Gibson ne correspond pas à la vérité historique. Il y a décelé une  » représentation traditionnelle  » – un euphémisme pour qualifier la communauté ultra-conservatrice, à laquelle le réalisateur appartient. Pour l’évêque, le film a surtout le tort d’avoir isolé l’épisode de la passion de la vie de Jésus et de ne pas l’avoir relié à sa prédication.  » Le sanhédrin (NDLR : conseil suprême du judaïsme) est dès lors privé d’arguments émotifs pour la condamnation de Jésus « , explique De Kesel. Seule subsiste une aversion violente et aveugle.  » Or Jésus a choqué ses contemporains par ses propos sur la loi, le sabbat… Ce n’est pas par hasard s’il a été arrêté.  » Selon l’évêque, Jésus l’agitateur a été condamné par des autorités religieuses et politiques. Pas par les juifs.

Il regrette la représentation tout aussi traditionaliste de Ponce Pilate.  » Il apparaît comme un personnage des tragédies de Shakespeare, en proie à des problèmes de conscience.  » La tendance à excuser le pouvoir romain se trouve dans les textes évangéliques.  » Mais ils ont été écrits plusieurs décennies après la mort de Jésus, à une époque de grande polémique. Les évangélistes essayaient de ne pas attaquer les Romains pour éviter la persécution des chrétiens.  »

Le porte-parole de l’Eglise catholique refuse toutefois de faire un procès d’intention à Gibson en l’accusant d’antisémitisme. Il n’estime pas davantage du devoir de l’Eglise de condamner, de conseiller ou de déconseiller un film. Sans doute parce que l’heure n’est plus à la mise à l’index. Et que, dans un souci d’unité des chrétiens, l’Eglise de Jean-Paul II a toujours pris soin de ménager son aile la plus conservatrice.

Dorothée Klein

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