Partitions

Si le sida et le cancer occupent aujourd’hui dans la littérature la place (en partie) délaissée par la syphilis ou la phtisie d’antan, au point qu’ils puissent parfois éloigner le lecteur, lassé par tant de récits qui le renvoient à ses propres peurs, souvent leur évocation vise moins à  » exploiter  » le développement du mal en soi qu’à saisir, face à la fatalité, la confrontation du malade et de ses proches à leur propre identité, à leur propre vérité. Dans Ma mère àboire, Régine Vandamme avait déjà exposé de façon magistrale le rapport douloureux d’une fille à sa mère ravagée par l’alcoolisme. Avec Professions de foi, elle rassemble plusieurs voix, dont la sienne, ou plutôt celle de la narratrice, et celles d’un entourage suscité en grande partie par la maladie : médecins, infirmiers, pharmacienne, mais aussi voisins, commerçants, etc., pour évoquer, au fil des différentes partitions, la personnalité contradictoire, à la fois rugueuse, impérieuse et aimante, de cette femme et de cette mère dont les jours sont comptés pour cause de cancer en phase terminale. Elle le fait, au fil de souvenirs jetés en vrac, avec cette affection lucide que l’on peut manifester envers une mère qui lui en a fait voir de toutes les couleurs, qui reste autoritaire dans ses caprices, digne dans ses faiblesses, mais dont la maladie ravive aussi ou met au grand jour les sentiments profonds et l’attachement aux siens d’une vraie mère et d’une vraie grand-mère. Cela dit, l’humour, cette façon de faire des pieds de nez aux coups bas du sort, ne fait pas défaut à la narratrice tout au long d’un parcours filial hautement pénible et c’est lui aussi qui inspire à Régine Vandamme le mot de la fin (dans tous les sens du terme) :  » On te l’avait bien dit que tu ne resterais pas à l’hôpital.  »

, roman de Yasmine Khlat, mais comme un intrus, survenu incidemment dans le cours des événements et dont on refuse de s’occuper pour ne l’avoir pas invité, tout en reconnaissant qu’il  » ne faut pas forcément vivre les maladies comme une diminution de l’être mais comme l’aventure d’un état différent, plus proche de la source « . C’est un des propos sensibles et altiers de la narratrice, une femme habitant au Liban, loin de ses enfants, dans la solitude d’une maison trop grande. Maison dont l’annexe est louée à un musicologue attelé à une étude sur Pascal Dusapin. Si elle juge son propre bilan  » un peu bancal « , le mal ne l’a pas encore atteinte et elle vit là comme une grande oreille, à la fois attentive et rétive à tous les bruits. Effarouchée aussi par cette musique étrange et forte, aux partitions conçues  » comme des diamants en cascade « , qui traverse les murs. Et qui finit par l’investir au point de la décider à écrire au fil des jours cette longue lettre adressée au compositeur. Texte où l’empathie croît au gré de l’écoute, des rencontres avec le voisin (précieuses, attendues, à la limite du silence et des sentiments). Et des découvertes sur la difficile jeunesse et l’opiniâtreté – enfin récompensée – du  » diamantaire « , dont la vie apparaît en filigrane de cette lettre qui couvre tout un automne. Jusqu’à ce que la maladie annonce le possible partage avec lui de la composition intitulée

. Il reste qu’un résumé vague et mutilant ne saurait rendre compte des harmonies intimes d’une partition tout en subtilité, d’une musique où tout devient écho et retentissement, depuis ce fichu cancer et les regrets d’un passé mal vécu jusqu’aux cicatrices de la guerre du Liban, toujours visibles en dépit des maquillages. A lire Yasmine Khlat, on comprend que cette romancière et nouvelliste ait publié de nombreux entretiens avec des grands noms du monde musical mais aussi qu’elle ait pu intituler un précédent roman :

.

On nous dit qu’Anne-Dauphine du Chatelle  » écrit depuis vingt ans sans le crier sur les toits « . Eh bien, elle mérite qu’on crie un peu pour elle. Pas de cancer dans

, mais une mère assurément. Tout commence par une illumination de E., la narratrice de 50 ans, sur l’illusoire essence du temps, pour s’ouvrir sur un enchaînement de souvenirs aussi présents, et donc intemporels, que les tableaux d’une exposition. Souvenirs d’enfance pour la plupart, avec, en basse continue, la présence ou l’empreinte de cette mère, sous certains aspects aussi dure et dénigrante envers E. qu’une Madame Lepic. Tantôt les scènes évoquées expliquent une rémanence (quasi rétinienne) par leur caractère dramatique aux yeux d’un enfant : injustices, humiliations, etc., ou déconcertant, comme la découverte de la sensualité ou les mutations de la puberté. Tantôt leur apparente insignifiance pousse E. à s’interroger sur les raisons obscures, mais nécessaires, de ces surgissements d’une troublante netteté à fleur de mémoire. Toutes relèvent d’un regard et d’une écriture où s’accordent sobriété, sensibilité et puissance. Ici aussi, le procès à la mère débouche sur un non-lieu d’amour filial alors que la situation s’inverse et que, dépossédée des clés, des abus et des soucis du pouvoir, la vieille dame s’adonne à une sorte de potlatch d’empressements qui fait découvrir à sa fille  » combien, sous la peau coriace du dragon, est demeurée vive et intacte la veine affective « .

Professions de foi, par Régine Vandamme. Le Castor Astral, 161 p. Le Diamantaire, par Yasmine Khlat. Seuil, 108 p. Eaux fortes, par Anne-Dauphine du Chatelle. Phébus ,148 p.

Ghislain Cotton

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