Leila Slimani met en lumière une histoire méconnue du Maroc. © ERIC FOUGERE/GETTY IMAGES

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Avec Le Pays des autres, premier volet d’une ambitieuse trilogie familiale, Leïla Slimani dépeint avec justesse et panache les servitudes et espoirs d’émancipation de femmes prises dans les rets du patriarcat et de la colonisation.

Leïla Slimani (lire L’Entretien page 10) sera l’une des sensations de la Foire du livre. Parce que le Maroc, son pays d’origine et la moitié de son passeport, sera mis à l’honneur. Mais aussi et surtout parce que le 5 mars sort son très attendu nouveau roman, premier volet d’une trilogie baptisée Le Pays des autres très largement inspirée de son histoire familiale. Pour ce premier tome, la lauréate du Goncourt 2016 pour Chanson douce se focalise sur la période charnière et tourmentée qui va de 1946 à 1956, de l’euphorie d’après-guerre à la fin du protectorat français au Maroc.

Galvanisé par un sentiment d’urgence, le récit s’articule autour du couple formé par Mathilde et Amine. Ils se sont rencontrés pendant la guerre, en Alsace, où le jeune homme combattait pour l’armée française. Autant pour sa beauté que pour le goût de l’aventure, la Française décide de rejoindre cet amant rentré au Maroc une fois la paix revenue. Et plus exactement à Meknès, ville du nord, première étape avant d’aller s’installer dans le bled sur le terrain dont le jeune homme a hérité et qu’il compte transformer en exploitation prospère.

Chemin de croix

Mathilde va toutefois rapidement déchanter. Celui qui était en France un étranger discret et attentionné montre ici un tout autre visage.  » Amine était sur son territoire à présent, c’était lui qui expliquait les règles, qui disait la marche à suivre, qui traçait les frontières de la pudeur, de la honte et de la bienséance.  » Si tout son être brûle de se révolter contre le sort réservé aux femmes, elle doit se rendre à l’évidence, le poids des assignations identitaires est trop lourd dans ce pays occupé, d’autant qu’elle ne peut compter sur la compassion des épouses de colons qui n’ont que mépris pour la femme d’un Arabe. A fortiori enceinte. La vie de la médina lui offre heureusement un peu de distraction. Tout comme la complicité qu’elle tisse avec Selma, jeune soeur d’Amine qui rêve d’émancipation, de liberté et incarne l’Arabe du futur pour reprendre le titre de la saga dessinée de Riad Sattouf avec laquelle cette épopée partage d’ailleurs quelques points communs, que ce soit la difficile cohabitation des cultures ou l’art subtil de faire dialoguer l’intime et la grande histoire.

Le Pays des autres, par Leïla Slimani, Gallimard, 368 p.
Le Pays des autres, par Leïla Slimani, Gallimard, 368 p.

Au moins, en ville, il y a un peu d’animation. Rien à voir avec l’isolement qui attend Mathilde sur la terre désolée et rocailleuse où atterrit la petite famille désargentée. Dans ce décor grandiose mais hostile, l’Alsacienne va faire l’expérience ultime de la solitude, de la débrouille, de la mélancolie, de la résignation, et de la rancoeur envers Amine, qui se tue à la tâche. Le tout sous les yeux dépités d’Aïcha, enfant surdouée et sensible qui passe l’étrangeté et l’injustice du monde au tamis de son innocence. A travers cette galerie subtile de portraits évitant tout manichéisme, et dans une langue fiévreuse qui tranche avec le style clinique et acéré de ses deux premiers romans, Leïla Slimani ne rend pas seulement hommage à sa famille et aux femmes qui ont tenté de briser leurs chaînes, elle jette aussi une lumière à la fois crue et sensuelle sur cette page sombre et méconnue de l’histoire marocaine. Un changement de registre littéraire réussi haut la main pour cette admiratrice de Zola et de Tolstoï.

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