Par le regard de l’amour

Eine florentinische Tragödie et Der Zwerg sont à l’affiche de la Monnaie: un diptyque passionné, cruel, inattendu, mis en scène par Andreas Homoki. Rencontre

Association décisive que celle d’Alexander von Zemlinsky et d’Oscar Wilde, à travers deux oeuvres brèves et puissantes, Eine florentinische Tragödie (Une tragédie florentine) et Der Zwerg (Le Nain), respectivement créées en 1917 et en 1922 : le musicien avait rencontré, dans les textes du poète, un écho assourdissant à ses propres élans, notamment à ses amours (contrariées) et à sa passion pour la beauté (alors qu’il était considéré comme « laid », même par ses admirateurs…). La composition fut menée dans la fièvre, et les premiers succès, encourageants. Pourtant, ces opéras, qui n’avaient pas tardé à être réunis en diptyque, connurent un long purgatoire. Mais, depuis la fin du XX e siècle, ils font un come-back retentissant!

Le spectacle donné à Bruxelles est une coproduction de la Monnaie et du Komische Oper Berlin, dans une mise en scène d’Andreas Homoki. Né en Allemagne de parents hongrois, la quarantaine toute fraîche, Homoki est arrivé au théâtre par la tangente, après des études universitaires en littérature allemande et un diplôme de pédagogie musicale. De 1987 à 1992, il fut assistant à l’Opéra de Cologne, et c’est à partir de cette expérience qu’il tenta sa première mise en scène, Die Frau ohne Schatten, de Strauss, à Genève: succès total, et propulsion dans toutes les grandes maisons d’Europe. Avec cette production, il signe sa première mise en scène à Bruxelles. « La proposition de monter les deux Zemlinsky, à Berlin et à Bruxelles, m’a intéressé d’emblée : parce que ces opéras n’avaient plus été montés à Berlin depuis quatre-vingts ans, et que, malgré leur profonde disparité de forme, je décelais leurs points de convergence. La Tragödie est une sorte de « psycho-thriller », basé sur le traditionnel trio: la jeune femme séduisante, le mari borné pris par ses affaires, l’amant jeune, beau et noble, avec cette fin totalement inattendue où le mari se dépasse – y compris dans le courage et la force physique -, tue l’amant, redécouvre, ébloui, la beauté de sa femme et reconquiert son amour. Cruel (mais) happy end… En revanche, le Nain est un conte de fées, mais qui finit mal; où celui qui chante l’amour et le révèle à la jeune infante est laid et difforme, et se fait brutalement rejeter. On y lit l’obsession de Wilde, l’homosexuel brisé et châtié par le monde victorien. Le Nain occupe la même position: par sa laideur, il est perçu comme différent, mais il peut faire oublier son aspect par son art. Il est évidemment une métaphore de l’artiste. »

Une sorte de Pinocchio

Comment aborder cette « différence » dans la mise en scène? « Nous avons traité le Nain comme un jouet doté d’une âme, une sorte de Pinocchio sortant d’une boîte, dont il est évident qu’il n’est pas de la même nature que la princesse et que celle-ci ne peut donc l’aimer. Lui-même n’a jamais pu voir son image… » Le traiter comme un non-humain, n’est-ce pas accentuer la discrimination? « Au contraire, cela évite les caricatures et rend la tragédie plus forte, plus universelle. L’absence de tout réalisme, une certaine volonté d’abstraction et la fantaisie du Nain rejoignent la volonté de Wilde qui prônait l’artifice dans l’art, une règle que nous avons appliquée aux autres personnages de l’opéra, comme dans un conte. »

Difformité, étrangeté, identité: quelle place pour la beauté? « C’est sur la question de la beauté que prennent fin les deux opéras. Mais il s’agit de la beauté intérieure, celle qui appartient à tous, qui est révélée par l’amour – et qui demeure un mystère. » Si la Tragödie finit de façon tonique, le Nain laisse un goût amer: en sort-on en paix ou le coeur serré? « Jamais le coeur serré… Il y a toujours une catharsis, et, ici, une reconnaissance pour ce que nous donne ce Nain: le retour à notre conscience d’enfant, à sa magie, sa fantaisie, sa pureté, ce que tentent de préserver les artistes dans notre monde. »

Martine D.-Mergeay

Bruxelles, la Monnaie. Les 24, 28 et 31 janvier, les 4, 6, 8 et 11 février à 20 heures; les 26 janvier et 2 février à 15 heures. Tél.: 070 23 39 39; www.lamonnaie.be

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