Par-delà le temps, l’espace et la mort

Amour et science-fiction se marient de superbe façon dans Solaris, nouvelle adaptation du roman de Stanislas Lem par le décidément surdoué Steven Soderbergh

Une planète mystérieuse, ayant le pouvoir de matérialiser, pour les humains qui l’approchent, les images ancrées dans leur subconscient. Né d’une idée forte et poétique, le roman de Stanislas Lem Solaris ne pouvait qu’inspirer le cinéma. Le premier à le transposer fut Andréï Tarkovski, dans un film de 1971 qui mettait l’accent sur les questions morales, le réalisateur russe se demandant « comment rester un homme dans une situation inhumaine ».

Une bonne trentaine d’années plus tard, Steven Soderbergh nous livre sa propre adaptation du fascinant récit imaginé par Lem. Sans négliger les aspects philosophiques du sujet, le réalisateur de Sexe, mensonges et vidéo, de Traffic et de Kafka s’est surtout passionné pour l’histoire d’amour tout à la fois folle et poignante qui met un astronaute en présence d’avatars successifs de sa compagne pourtant décédée. George Clooney incarne remarquablement le Dr. Chris Kelvin, appelé d’urgence sur la station spatiale Prométhée, dont les occupants ont coupé tout contact avec la Terre après que des phénomènes étranges se sont produits. Une fois sur place, au voisinage immédiat de la planète Solaris, il va découvrir des traces de violence, des cadavres et des disparitions, ainsi que quelques rares survivants à l’état mental chancelant. Pas de monstre horrible à l’horizon, mais des effets d’apparitions bouleversantes, comme bientôt celle de Rheya, la compagne disparue du héros, qui revient le hanter et le place devant une situation déchirante. Car, si la raison commande de repousser ce qui n’est qu’une illusion, le coeur n’aspire-t-il pas à briser le deuil cruel qu’une résurrection, même fantomatique, vient à sa manière apaiser?

Mémoire vive

D’amour et de mort, de doute cruel et de désir brûlant, le Solaris de Soderbergh est une admirable méditation sur la mémoire, ses trésors et ses pièges. D’une beauté formelle stupéfiante, trouvant ses références dans le cinéma des années 1960 et la science-fiction adulte telle que la cultivait cette époque de recherche tous azimuts, le film captive sans recourir aux effets attendus. C’est l’oeuvre incomparable d’un artiste qui y a presque tout fait, la mise en scène mais aussi le scénario, la photographie et le montage (ces deux derniers sous pseudonyme, Soderbergh signant l’image Peter Andrews, les prénoms de son père, et le montage Mary Ann Bernard, le nom de jeune fille de sa mère). Fidèlement suivi par son producteur James Cameron et son acteur vedette George Clooney, le cinéaste a pu mener librement sa quête faite d’émotion mais aussi et surtout d’expérimentation. « Cela fait quelque temps déjà que je tente d’établir, dans mon travail, un équilibre entre l’aspect intellectuel et l’aspect intuitif, entre la réflexion délibérée, conceptuelle, que suppose la création d’un film, et les qualités organiques inséparables d’une oeuvre en train de naître. »

Steven Soderbergh avoue qu’il n’éprouverait plus aujourd’hui « aucun intérêt à venir chaque matin sur le plateau de tournage en sachant exactement ce qui va s’y passer ». Dans Solaris, il a poussé très loin cette volonté d' »accueillir la surprise, de décider sur place et intuitivement ce qui doit être fait ». Une manière de fonctionner comportant ses dangers (« Parfois je n’avais aucune idée de ce que j’allais faire et je me tournais vers mes – heureusement – très talentueux collaborateurs pour qu’ils m’aident à trouver! » rit-il rétrospectivement), mais propre à nourrir une oeuvre où s’épousent totalement les aspects moraux et sensuels. Une oeuvre à la texture extraordinairement riche sous une surface paradoxalement dépouillée.

Comme une mosaïque

Cette méthode aventureuse, risquée, le cinéaste l’applique désormais même à ses projets plus « grand public » tels, par exemple, Ocean’s Eleven, triomphe commercial et film impliquant une grande planification formelle et même physique (par l’action soutenue), que Soderbergh tourna pourtant « en inventant au fur et à mesure, chaque jour, la manière dont nous allions filmer telle ou telle scène « . « C’est comme fabriquer les nombreuses pièces d’une mosaïque dont on n’a pas dressé de plan précis, mais dont on espère qu’elle fera finalement un tout cohérent… Pour Solaris, l’aide de James Cameron au moment dumontage m’a été fort précieuse, Jim étant aussi brillant organisateur que moi expérimentateur parfois inconséquent… »

Soderbergh peut bien pratiquer l’autodérision, son film n’en est pas moins une merveille de cinéma intelligent et touchant, un sommet du genre de la science-fiction et un spectacle dont une seule vision n’épuise pas les richesses. Deux mondes (celui de la Terre dans le futur et celui de la station spatiale) y sont rendus sensibles et intelligibles à coups de petites touches précises et de détails signifiants. Semé d’allusions stylistiques (à Kubrick, Tarkovski, Truffaut, entre autres), Solaris nous emmène calmement, comme en flottant, dans son univers de mélancolie romantique et de panique où il a ménagé de la place pour chacune de nos propres interrogations.

Capable de remplir les salles ( Hors d’atteinte, Ocean’s Eleven) et de pousser l’expérimentation plus loin qu’aucun autre réalisateur américain ( Schizopolis), quand il ne fait pas les deux simultanément ( Traffic), Steven Soderbergh confirme avec son nouveau film le bien-fondé de son exigeante démarche. « Je n’ai pas l’intention de faire des films d’art confidentiels durant toute ma carrière, explique-t-il, c’est pourquoi j’ai réalisé Hors d’atteinte au moment où ce danger menaçait. Mais je n’ai pas non plus peur de l’échec, de proposer des films que le public ne va pas comprendre ou aimer. J’ai tracé une ligne au-delà de laquelle je n’irai jamais pour rendre un de mes films plus facile au spectateur. Une ligne qui protège l’intégrité du film et la mienne.Tout devient relativement facile lorsque vous avez tracé une ligne comme celle-là…  »

Louis Danvers

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