Orwell, témoin gênant

La somme de Bernard Crick, enfin traduite, permet de mesurer la lucidité d’un écrivain qui eut le tort de voir juste

George Orwell, une vie, par Bernard Crick. Trad. de Stéphanie Carretero et Frédéric Joly. Climats, 672 p.

Orwell éducateur, par Jean-Claude Michéa. Climats, 174 p.

(1) George Orwell devant ses calomniateurs, Ivrea-L’Encyclopédie des nuisances, 1997.

Le quasi-silence qui a accompagné, en 2003, le centenaire de la naissance de George Orwell témoigne, de l’embarras que continue de susciter chez les intellectuels l’essayiste et romancier anglais mort en 1950. Peut-être parce que son £uvre, inclassable dans les tiroirs des engagements politiques du xxe siècle, reste d’une actualité intimidante, comme l’a noté Simon Leys, l’un de ses rares défenseurs :  » Je ne vois pas qu’il existe un seul écrivain dont l’£uvre pourrait nous être d’un usage pratique plus urgent et plus immédiat.  »

Après la traduction récente du recueil de ses écrits politiques, publié il y a trente ans en Angleterre, l’édition complète de sa biographie, parue voilà vingt ans, est enfin disponible en langue française. Ami d’Orwell, Arthur Koestler avait salué dans ce travail monumental de Bernard Crick  » le guide idéal, permettant au lecteur de suivre pas à pas le chemin tortueux de son paradoxal héros « . La vie courte, mais riche, de George Orwell, des Indes coloniales aux clochards parisiens, en passant par la guerre d’Espagne et les mineurs anglais, montre qu’il était possible, pour un homme de gauche engagé, de parcourir la première moitié du xxe siècle en restant lucide à la fois sur l’imposture du totalitarisme et sur les dégâts de la société marchande. Le sort de son £uvre témoigne aussi que la clairvoyance et le courage, qui se payaient cher à l’heure de l’aveuglement idéologique, ne lui sont toujours pas pardonnés. Il est significatif de constater que les calomnies et trucages dignes de 1984 utilisés contre lui de son vivant (notamment pour empêcher l’édition de La Ferme des animaux) servent encore régulièrement à faire passer ce gêneur pour un délateur antistalinien, à l’occasion d’un épisode sur lequel la lumière a été faite depuis longtemps (1).

Jean-Claude Michéa, le meilleur commentateur français de son £uvre, rappelle son utilité dans un petit livre incisif : Orwell, qui se disait  » anarchiste conservateur « , fut l’un des premiers à comprendre l’importance, pour une société juste et vivable, du patrimoine des traditions de civilité, cette common decency faite de don, d’honneur, de désintéressement et de solidarité, que révolutionnaires radicaux et capitalistes libéraux s’évertuent à détruire, au nom de la Cause ou du Marché. l

Eric Conan

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