» Nous volons où les autres ne vont plus « 

Depuis 1983, les pilotes d’Aviation sans frontières Belgique désenclavent les endroits désertés par les compagnies aériennes. Reportage dans le ciel africain en compagnie de ces professionnels qui opèrent souvent dans des situations de crise

Sur l’aérodrome de Bunia, petite bourgade de la province de l’Ituri, dans le nord-est de la république démocratique du Congo, Papa Ping-pong joue des bras au milieu des tourbillons de poussière pour diriger un Cessna vers sa zone de parking.  » Papa Ping-pong, c’est un peu le responsable de la sécurité au sol, sourit Ulrich, après avoir arrêté le moteur de son petit avion. Faute de tour de contrôle, c’est lui qui fait OK avec son pouce en l’air pour signaler aux pilotes qu’ils peuvent décoller…  » Ancien pilote de chasse et instructeur sur Mirage à l’armée, Ulrich de Bruyn travaille maintenant pour une compagnie belge de jets privés. Une grande partie de l’année, il accompagne des hommes d’affaires vers leurs rendez-vous européens.  » Trois mois par an, je m’accorde une pause. Je prends mes congés pour piloter gratuitement les appareils d’Aviation sans frontières (ASF). Ne me demandez pas pourquoi… j’aime tout simplement ça. J’ai vraiment l’impression que le boulot que nous effectuons ici est des plus utiles.  »

Après avoir refait le plein de son appareil et protégé soigneusement les entrées d’air du moteur, Ulrich prend le chemin de la maison d’ASF située à l’entrée de Bunia : dix minutes de piste cahoteuse entrecoupée de deux check point de la Monuc (la mission des Nations unies au Congo). Dans le pick-up sur lequel flotte le drapeau de l’association – une obligation pour circuler en sécurité dans la région – Ulrich prépare déjà le travail du lendemain avec Papy, le logisticien, et Etienne le mécano. Au programme : un vol triangulaire entre Bunia et les villages de Mahagi et Aro.  » Ce sont probablement les vols les plus compliqués à planifier, ceux qui demandent le plus de coordination entre les différentes ONG opérant dans le secteur. Jeune retraité de l’armée, Michel Declercq est, pour une période de trois mois, le chef de mission d’ASF Bunia. Ici, tout le monde fonctionne à l’heure africaine. Il faut donc être très strict pour s’assurer que les personnes ou le matériel à convoyer seront bien à l’heure au décollage du matin. Si on prend du retard dès le premier vol, celui-ci ne fera que s’accentuer au fil de la journée. Or, je n’aime pas que l’avion soit en l’air après le milieu de l’après-midi car, ici au Congo, les conditions météo sont loin d’être optimales à ce moment de la journée. Et pour moi, la sécurité du pilote et des passagers est la seule priorité.  »

Le lendemain en fin de matinée, le ciel lui donne raison. Pendant que Papa Mathias, le cuisinier (outre Michel Declercq et Ulrich de Bruyn, dix employés congolais travaillent pour ASF Bunia) affronte les odeurs du marché à la recherche des ingrédients du repas du soir, le ciel devient étrangement noir. Dans le lointain, l’orage gronde. De retour à la maison, dans l’annexe qui lui sert de bureau, Michel tente parmi les crachotements de la radio et le bruit du groupe électrogène de comprendre les messages d’Ulrich.  » Cela fait plus d’une heure qu’il tourne avec son avion au-dessus de la piste de Mahagi. C’est la grosse drache là-bas. Il attend une accalmie pour poser sa machine.  » Finalement, le pilote signale qu’il va faire un passage à basse altitude pour voir si la piste est encore praticable. Après de longues minutes silencieuses, Ulrich annonce un atterrissage très limite, mais sans casse. Par contre, il ne pourra pas poursuivre l’itinéraire prévu. Il rentre à Bunia. Soulagé, Michel téléphone à l’ONG qui attendait l’avion à Aro avant de prendre la voiture pour aller chercher Ulrich à l’aéroport. Précédé par le bruit de son moteur, le Cessna se pose délicatement sur la piste. Son fuselage est couvert de boue. Un peu pâle et le visage marqué par la tension, Ulrich l’avoue :  » De tous mes atterrissages, celui-ci est à mettre en bonne place dans mon top 5 ! Dès que l’avion a touché le sol, j’ai été entouré d’un mur de boue. Je n’y voyais plus rien, j’avais l’impression d’atterrir dans l’eau avec l’avion qui dérapait de droite à gauche. J’ai vraiment cru que j’allais sortir de la piste.  »

Paroles d’expatriés

Les occasions de distraction ne sont pas légion à Bunia. L’équipe d’ASF décide de célébrer cet atterrissage chaotique, dans un des rares restaurants de la ville. En l’occurrence, la Maison de la Monuc, l’endroit select du coin. Derrière des murs rehaussés de barbelés, les tables posées sur une pelouse incongrue pour la région attendent de délicieuses pizzas cuites au feu de bois. Dans la rue, à moins de 30 mètres du four à pizzas, des soldats marocains de la Monuc équipés de leur lourd casque bleu prennent position derrière leurs sacs de sable pour la nuit.  » L’Iturie est en phase de stabilisation, explique André Solana, ancien colonel de l’armée française chargé de la sécurité des agences des Nations unies à Bunia. A mon entrée en service, en octobre 2003, on comptait déjà 60 000 morts suite aux conflits ethniques entre les tribus. Début 2004, il était encore normal d’entendre tirer dans les rues de la ville la nuit. Même si la situation s’améliore, il existe toujours des zones de tensions.  » Arrivé à Bunia au service cartographique de la Monuc en mars 2005, Catherine Steevens, une Liégeoise de 26 ans, ne s’est jamais sentie en insécurité au Congo.  » Par contre, j’ai plusieurs fois eu l’impression de devenir claustrophobe. On fonctionne un peu en circuit fermé : les expatriés fréquentent les mêmes endroits, s’invitent entre eux et côtoient assez peu les locaux en dehors des heures de travail. Pour parler concrètement, un tas de raisons font qu’il est, par exemple, impossible de faire son jogging dans les rues de Bunia. Les expatriés sont, du coup, obligés de se retrouver à l’aéroport pour courir autour de la piste, une zone hautement sécurisée par les soldats de la Monuc.  »

En plus du personnel des Nations unies, les expatriés présents à Bunia travaillent principalement pour les nombreuses ONG qui opèrent dans la région. C’est pour aider cette soixantaine d’organisations qu’ASF dispose d’une antenne à Bunia. Présente au Congo depuis la fin des années 1970, l’ONG italienne Coopi fait, par exemple, largement appel à ASF pour ses missions en Ituri.  » Nous avons 26 centres nutritionnels répartis dans l’ensemble du district (5 fois le territoire de la Belgique), explique Sergio Trevisan, coordinateur régional de Coopi en Ituri. Un camion met deux semaines pour parcourir la distance entre Bunia et Mahagi (180 kilomètres). En avion, il faut quarante-cinq minutes. C’est dire si nous comptons beaucoup sur ASF pour convoyer notre matériel et notre personnel. Il est bien entendu possible de trouver des places dans les avions ou les hélicoptères de la Monuc. Mais, elles ne sont pas suffisantes et il faut se mettre sur des listes d’attente. Ces contraintes rendent difficiles des évacuations médicales d’urgence. Des gamines violées par des miliciens n’ont, par exemple, que septante-deux heures pour recevoir un traitement expérimental qui empêche le développement du sida. Avec ASF, vous téléphonez à Michel et vous pouvez être certain qu’il modifiera le planning de l’avion pour assurer l’urgence. Pareil pour un enfant-soldat que l’on doit évacuer pour le protéger de ses anciens acolytes… La force d’ASF c’est sa grande souplesse. Il faut dire que leur Cessna vole aussi vers des endroits où les avions de la Monuc ne vont pas.  »

Désenclaver la Somalie

Quelle que soit la localité desservie, les ONG déboursent 260 dollars par heure de vol. Comme cela ne couvre pas les frais de l’avion, la différence est payée par Echo (le service d’aide humanitaire de la commission européenne).  » La somme que nous demandons a surtout un rôle dissuasif, précise Michel Declercq. Si nous volions totalement gratuitement, tout le monde réserverait l’avion en permanence – sans prendre la peine de l’annuler s’il n’était plus nécessaire. Ce serait rapidement ingérable. En sollicitant un montant minimum, nous nous assurons que la demande est vraiment nécessaire. Un avion comme le nôtre ne vole qu’une vingtaine d’heures en moyenne par semaine. Il est donc important de bien le rentabiliser et de définir correctement les priorités : un rapatriement médical d’urgence sera toujours prioritaire sur un chargement de manuels scolaires.  » En plus d’assurer des vols vers 25 villages de l’Ituri, ASF a également réparé cinq pistes de brousse et en a remis cinq autres en service.

Loin des pistes poussiéreuses de Bunia, dans un appartement de Nairobi (Kenya), Walter Mertens fait chauffer son GSM. Dans un anglais impeccable, le Belge essaie de trouver une solution pour caser les pièces d’un semoir dans un des trois avions d’ASF qui desservent presque quotidiennement la Somalie. A plus de septante ans, cet ancien colonel des para-commandos – qui a fait une deuxième carrière professionnelle dans l’humanitaire – sait ce que c’est l’efficacité.  » Ici, notre mission n’est pas comparable avec celle de Bunia où ASF opère avec ses moyens propres. Au Kenya, nous n’avons pas d’avions. Nous travaillons avec un sous-traitant, Air Traffic, qui nous loue ses appareils. Nous sommes donc un peu la courroie de transmission entre Echo, qui finance le projet à concurrence de 6 millions d’euros, Air Traffic et les acteurs humanitaires opérant en Somalie. Mon travail de chef de mission consiste surtout à gérer le planning des avions et à vérifier que chaque centime dépensé profite bien à la population somalienne.  » Pays en ruine, abandonné par les Nations unies depuis 1991, la Somalie est toujours en proie à une guerre civile. Faire atterrir un appareil en toute sécurité sur l’aéroport de Mogadiscio reste un pari risqué. Pour minimiser le danger, l’ancien para a mis en place une procédure de sécurité pour la quinzaine d’aérodromes somaliens desservis par ASF.  » Pour chaque piste, une ONG s’est portée volontaire pour assurer la coordination au sol. Un de ses agents, brieffé par ASF, contrôle la piste et les environs avant l’arrivée de l’avion et donne, par radio VHF, l’autorisation d’atterrir. L’ONG doit également prendre contact avec la milice locale pour assurer la protection de l’avion et des passagers pendant l’approche, le débarquement, l’embarquement et l’envol de l’avion. Si la sécurité n’est pas assurée, le pilote est averti, pour ne pas se poser.  » En trois mois et demi, ces procédures strictes ont permis à ASF de transporter plus de 4 600 passagers et 80 tonnes de fret humanitaire. En extrapolant, l’association estime qu’a la fin de son contrat, soit en un an, elle aura transporté près de 16 000 personnes et 275 tonnes de matériel vers la Somalie. Un pays qu’elle est encore la seule à oser survoler.

Infos : ASF (www.asfbelgium.org),Echo (http://europa.eu.int/comm/echo/index-fr.htm), Coopi (www.coopi.org/fr/home), MONUC (www.monuc.org).

V.G.

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