» Nous sommes tous des hypocondriaques « 

Se savoir vulnérable est, somme toute, une attitude plutôt réaliste. Mais pourquoi, chez certains, cette inquiétude se transforme-t-elle en angoisse rendant leur vie infernale ? Et pourquoi nous moquons-nous d’eux et de leurs symptômes ? Les réponses de Pascal Janne, professeur en psychologie

Ils sont convaincus de souffrir d’une maladie ou d’une autre. A l’exception d’une seule : ne leur dites surtout pas qu’ils sont hypocondriaques, c’est l’unique pathologie dont ils ne soupçonnent pas de souffrir ! Et s’ils avaient raison ? Si, en leur collant cette étiquette, on les disqualifiait, on refusait de voir leurs réelles souffrances, leurs différences et leur manière d’exprimer un mal-être ? Pascal Janne, psychologue et professeur à l’UCL, l’assure :  » Nous sommes injustes avec les hypocondriaques et l’absence de reconnaissance de leurs problèmes ne les aide pas à s’en sortir « . Voici comment mieux les comprendre.

LeVif/L’Express : Qu’est-ce que l’hypocondrie ?

Pascal Janne : Il s’agit d’une préoccupation excessive par rapport à plusieurs problèmes de santé et cela durant un laps de temps estimé à au moins six mois. Ce trouble est  » incapacitant « , c’est-à-dire qu’il altère le fonctionnement quotidien de celui qui en souffre au point, parfois, de l’empêcher de travailler. En fait, d’une certaine manière, nous sommes tous occasionnellement  » hypocondriaques  » car nous interprétons parfois de manière inadéquate des signaux intérieurs. Mais, chez certains sujets, cette analyse prend des proportions inquiétantes parce qu’elle devient systématiquement inadéquate.

Une expérimentation menée sur des volontaires permet de mieux comprendre ce dont il s’agit. Ceux-ci ont été placés devant un écran et on leur a demandé de signaler toute trace de soi-disant sous-marins  » ennemis « , censés y apparaître. Placés dans les mêmes conditions, les hypocondriaques ont eu tendance à surestimer le nombre de sous-marins. Ils ont donc détecté à tort leur présence ou interprété faussement l’apparition de signaux lumineux. Parallèlement, un autre groupe de sujets nous intéressait dans cette étude : certaines personnes sous-estimaient ce qu’ils voyaient sur l’écran. On peut imaginer qu’en cas d’infarctus, elles auraient fait partie de ces sujets qui tardent à se rendre dans un hôpital. Il ne s’agit pas d’une plaisanterie : on sait que dans près de la moitié des cas, on découvre de manière fortuite qu’un patient a souffert d’un infarctus. Or, bizarrement, on se moque des hypocondriaques… mais pas de ceux qui sont aveugles face à certains symptômes ou qui les minimisent, même lorsqu’ils ne le devraient pas. C’est d’une certaine manière injuste dans la mesure ou les deux  » styles  » présentent, chacun à leur manière, un dysfonctionnement dans le registre de l’évaluation.

Que provoquent les moqueries à l’encontre de ceux que l’on qualifie de  » malades imaginaires  » ?

Une souffrance accrue pour la personne ! Elle sent le rejet de son entourage. Celui du médecin, qui, parfois, dit  » Je ne vous trouve rien « , n’arrange pas sa situation. Le patient entre alors souvent dans un processus d’auto-dénigrement. Or, en réalité, cette personne est hypersensible. Peut-être découvrira-t-on un jour que les hypocondriaques souffrent d’un déficit du système de l’auto-évaluation ? En attendant, je crois qu’il faut réaliser que ce qu’ils ressentent correspond parfaitement à la définition de la douleur. Selon la Société internationale d’étude de la douleur,  » la douleur est une expérience sensorielle et émotionnelle désagréable, associée à une lésion tissulaire réelle ou potentielle ou, encore, décrite en fonction d’une telle lésion « . Comme vous le voyez, la dernière partie de cette phrase s’applique très bien à ceux que l’on qualifie actuellement d’hypocondriaques. Dès lors, toujours selon cette approche, il devient obsolète de pointer du doigt l’hypocondriaque en le traitant de  » malade imaginaire  » et, d’ailleurs, cela est scientifiquement inexact, puisque leurs plaintes sont incluses dans la définition internationale de la douleur.

Selon vous, il faut donc cesser de disqualifier les hypocondriaques ?

Absolument. Ils sont mal perçus, ne sont ni compris ni reconnus dans leurs souffrances. Cela augmente leur désespérance et les pousse à continuer à chercher, sans fin, la ou les maladies dont ils ressentent les symptômes. En réalité, ces symptômes sont un signal. Il faut prendre le temps de comprendre ce qui se passe chez la personne, rencontrer ses inquiétudes conscientes et inconscientes. Le symptôme est intelligent : il est l’agent véhiculaire de certaines interactions. Vitalisées ou perturbées, ces dernières font naître des signaux qui, par exemple, mobilisent l’entourage ou permettent de gérer les distances, comme lorsqu’une migraine s’installe dès que l’on doit voir sa belle-mère !

A-t-on tendance à ne pas prendre assez au sérieux les plaintes des hypocondriaques ?

Le praticien doit savoir qu’il a en face de lui un  » hypersensible « . Pour le docteur, il ne s’agit donc pas de se contenter d’émettre un diagnostic ou de conforter une conviction intime sans mettre en place tout un dispositif de soutien. En clair, après avoir mené les investigations nécessaires, il ne faut pas larguer le patient en lui assénant :  » Vous n’avez rien  » ou  » C’est les nerfs « . Il faudra lui proposer de revenir quelque temps plus tard, pour de nouveaux contrôles, envisager des examens complémentaires et, aussi, suggérer de faire appel à un spécialiste pour traiter la souffrance subjective associée aux plaintes. En fait, le praticien doit procéder à une réassurance intelligente et d’autant plus crédible qu’elle repose sur des bilans réguliers. Ainsi, par exemple, face à une personne en rémission après un cancer et qui craint la ré-émergence de cette maladie, il devrait proposer un cadre clair détaillant les contrôles médicaux à venir. Mais il ne doit jamais fermer la porte au fait qu’en cas d’angoisse, ces examens peuvent être effectués plus tôt que prévus : il faut rendre aux malades le contrôle du suivi de leur état de santé.

Vous insistez sur l’importance d’une approche interdisciplinaire. Pourquoi ?

On évite ainsi de susciter la honte du patient en le laissant face à un praticien qui a, parfois, baissé les bras. De plus, on risque moins, alors, d’enraciner le problème et de laisser la personne entrer dans une escalade de démarches médicales sans fin. Soyons clairs : quand quelqu’un se plaint de quelque chose, il a, le plus souvent, de bonnes raisons de le faire. Dans notre société, toute une série de pathologies interpellent l’incompétence du système médical. Outre l’hypocondrie, c’est le cas, par exemple, pour la fibromyalgie ou le syndrome de fatigue chronique. Le corps médical doit apprendre à chercher, de manière interdisciplinaire, ce qui peut provoquer la maladie en s’interrogeant sur le style de vie du malade, son stress, sa personnalité, son contexte de vie. De plus, conseiller à un malade de consulter un spécialiste du stress n’est pas disqualifiant.

Une thérapie est-elle indispensable ?

Elle fait partie du traitement, au même titre que le suivi médical du généraliste ou de l’interniste. Souvent, d’ailleurs, ces thérapies sont plus faciles et moins longues qu’on ne le croit.

Quel est le rôle des familles ?

Idéalement, elles devraient reconnaître la souffrance de ces patients, éviter de les ridiculiser ou de les disqualifier, être disponible à leur égard et les aider lors des consultations. Ainsi, il ne s’agit pas de se contenter de déposer le malade à une thérapie. Les proches doivent accepter certaines remises en cause : la présence d’un hypocondriaque perturbe toute la cellule familiale. Mais la véritable plaie, dans ce genre de situation, c’est l’indifférence.

A force de crier  » au loup  » sans qu’on leur découvre de maladie, ces patients ne risquent-ils pas de ne plus être crus ?

Une certaine lassitude peut s’installer chez le praticien et il faut y prendre garde. D’autre part, face à un tel patient, le médecin doit également s’interroger sur la présence éventuelle d’une dépression masquée. En effet, il arrive que la préoccupation hypocondriaque se développe chez des personnes qui, pour diverses raisons, ne s’autorisent pas à porter le label de dépressif : il leur serait insupportable d’imaginer que cette pathologie puisse les toucher. En revanche, les préoccupations relatives à la santé leur sont socialement acceptables. Pour ces malades, la prescription d’antidépresseurs peut s’avérer fort utile. Le tout est d’accepter de les prendre pour leurs propriétés autres qu’antidépressives. En effet, il faut savoir que, sans créer de dépendance, ces substances jouent aussi le rôle d’un antalgique, capable de modifier la perception de la douleur. Actuellement, je crains que, trop souvent, on ne passe encore à côté de ces dépressions dissimulées sous des symptômes de palpitations cardiaques, de maux de tête, de douleurs musculaires diverses. Bref, toute une série de signes qui empoisonnent la vie des supposés  » hypocondriaques  » et de leur entourage.

Entretien : Pascale Gruber

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