Nos coups de coeur 2005

Les préférences des journalistes culturels du Vif/L’Express pour l’année écoulée

Philippe Cornet (musique non classique)

Martha Wainwright chantant Dis, quand reviendras-tu ?, de Barbara, à l’Ancienne Belgique, à Bruxelles. La confirmation que la famille de la jeune femme (28 ans) – les Wainwright-McGarrigle – est l’arbre sacré du folk-rock nord-américain.

Le ours de Jérémie Kisling : détonante chanson française d’un jeune Suisse frondeur, timide et plus complexe qu’il n’y paraît. Le ton  » souchonisant  » est mâtiné d’influences plus rock, traduites en scène par un humour – absurde – du canton de Vaud…

Clap Your Hands Say Yeah ! : ce jeune quintet américain réalise l’album rock de l’année avec un ton vinaigre décliné en chansons fortes, trempées d’un aplomb digne de la grande pop british. Du strict non classique qui pourrait le devenir

Joseph Arthur et son hypnotique Our Shadows Will Remain rayonnent longuement dans la tête et les membres. Un bel album qui signe la résurrection discographique du New-Yorkais d’adoption découvert – puis abandonné – par Peter Gabriel…

Ghislain Cotton (littérature)

Dictionnaire égoïste de la littérature française, par Charles Dantzig (Grasset). Pour son intelligence et sa liberté. Pour son titre aussi : si la subjectivité prête au soupçon, l’égoïsme a tous les droits.

Madrid ne dort pas, par Grégoire Polet (Gallimard). Un premier roman d’une architecture magistrale dont on s’étonne que l’auteur belge n’ait pas figuré dans le dernier carré des  » Rosselisables « .

Les Chemins de l’âge, par Marie-Louise Audiberti (HB). Un regard sensible, sagace et lumineux sur le difficile rapport des êtres au temps qui passe.

Un manteau de trous, par Véra Feyder (Le Grand Miroir). Souvenirs d’une enfance calamiteuse et message d’amour de l’auteur à sa mère dans un superbe mélange d’humour et d’émotion.

Louis Danvers (cinéma)

Gabrielle, de Patrice Chéreau. Pour la fusion du cinéma, du théâtre et même de l’opéra dans une £uvre fulgurante, adaptant idéalement le huis clos conjugal intense et cruel imaginé par Joseph Conrad dans sa nouvelle.

Trois Enterrements, de Tommy Lee Jones. Pour la merveilleuse révélation d’un cinéaste signant son premier long-métrage à 60 ans, et revisitant le western de manière saisissante, profonde et humaine.

De battre mon c£ur s’est arrêté, de Jacques Audiard. Pour la force émotionnelle inédite, le pouvoir captivant d’un récit d’apprentissage idéalement interprété par Romain Duris et mis en scène de manière extraordinairement physique par un réalisateur au sommet de son art.

L’Enfant, de Luc et Jean-Pierre Dardenne. Pour la nouvelle confirmation du bien-fondé artistique, moral et social du cinéma des frères Dardenne, qui ajoutent à la rigueur du regard une accessibilité plus grande et accueillante à un plus large public.

Mysterious Skin, de Gregg Araki. Pour le mélange de pudeur, de justesse et de force mis à traiter un sujet aussi grave et difficile que les conséquences d’abus pédophile sur de jeunes garçons. Le meilleur film d’un cinéaste dont l’audace égale le talent.

Martine D.-Mergeay (musique classique, opéra)

Martha Argerich and Friends. Un concert fleuve, explosé, atypique, trop long, trop dense, trop tout, mais illuminé par une Martha souveraine et, de Polina Leschenko aux frères Capuçon, par une tribu de surdoués (au Cirque royal, à Bruxelles).

Festival 100 % Chopin. Abdel Rahman El Bacha seul avec son piano durant une semaine, 15 concerts devant un Studio 4 chaque fois comble, un univers qui s’ouvre, une société qui s’invente, un bonheur qui grandit (à Flagey, à Bruxelles).

Sergey Khachatryan. Le premier lauréat du concours Reine Elisabeth a rappelé que le génie ne se mesurait pas, ne se qualifiait pas, ne se classait pas. Kachatryan n’avait pas à être premier, il était hors concours et n’avait rien à y faire. Sauf de la musique, évidemment.

Kazushi Ono. Julie, Die Frau ohne Schatze, Don Giovanni (au Japon !), Die fliegende Holländer : mine de rien, le chef japonais de la Monnaie est en train d’inventer sa manière, réconciliant le pur sonore et la structure, le sensuel ravageur et le céleste immatériel. Jusqu’à quand la Monnaie conservera-t-elle ce trésor ?

Michèle Friche (théâtre)

La Table des matières. Un vertige de poésie, d’humour, de philosophie qui nous mène de la page blanche d’une créatrice (Martine Wijckaert) à la présence scénique de son interprète, une magnifique Véronique Dumont (La Balsamine à City Film, à Bruxelles).

Le Chant du dire-dire. La poésie minérale du Québécois Daniel Danis, une très belle histoire d’amour et de mort violente et tendre, forgée par des interprètes habités, portée subtilement par la mise en scène d’Hélène Theunissen (Atelier des Martyrs, à Bruxelles).

Le Sas. L’alchimie miraculeuse entre une première mise en scène, celle de Sylvie Landuyt, et une interprète immense, Jo Deseure, une mise à nu bouleversante dans ce monologue dur de Michel Azama (Festival au Carré, Mons).

Théâtre sans animaux. Notre quotidien déboussolé sous le scalpel de Jean Michel Ribes par des comédiens aussi clownesques que sensibles, un dynamisme fou, hilarant orchestré par Eric de Staercke (Théâtre de Namur, à Bruxelles et en Wallonie).

Guy Gilsoul (arts plastiques)

Le penseur acéphale présenté dans l’exposition La Douleur (au musée Dr Guislain, à Gand) confirme l’importance de Berlinde De Bruyckere dans le paysage des arts contemporains. A La Maison rouge, à Paris, elle avait exposé ses personnages de cire laiteuse. Une beauté effroyable, une tendresse insoutenable et si féminine.

L’exposition-confrontation entre l’£uvre de Giacometti et celle de Cartier-Bresson à la Kunsthalle de Zurich. Ils captent tous deux les mêmes lieux, des détails identiques. Le premier en tant que sculpteur, le second comme photographe. Aucune scénographie tapageuse, aucun texte explicatif. Rien que les £uvres. Du pur bonheur.

Parce qu’il ne désarme pas, parce qu’il poursuit une £uvre longue et patiente, parce qu’il est un des rares véritables tailleurs de pierre à oser la représentation du corps comme métaphore d’une quête profondément personnelle, Philippe Desomberg en dit plus sur le présent et sur l’art que bien des stratèges de la culture en pot (galerie 2016 à Bruxelles).

Un photographe ? Sans hésiter, Alberto Garcia Alix (Bruxelles, Box Gallery) pour l’implacable amour-passion qu’il voue à ce qu’il a choisi de vivre, de voir et de révéler : la movida madrilène et ses chanteuses punk, amis tatoués, voyous et top-modèles. Pas vraiment l’univers falsifié de Bettina Rheims, qui fut présenté au Botanique. Son exact antidote.

Olivier Hespel (danse)

Puur, de Wim Vandekeybus. Toujours aussi physique, voire animal, Vandekeybus joue ici avec des tonalités plus épurées, presque poétiques et magiques par moments. Une pièce certes verbeuse, mais traversée par une étrange douceur/douleur rarement explorée par cet artiste (KVS, Bruxelles).

In the Wind of Time, d’Isabella Soupart. Hanté par le cinéma des années 1960 (Godard en tête), un objet scénique ni théâtre ni danse. Un entre-deux strictement calligraphié, soufflant une poétique plastico-musicale parfois déconcertante mais d’une esthétique aussi cohérente que captivante. Un travail à suivre, assurément (théâtre Les Tanneurs, à Bruxelles).

D’Orient, de Thierry Smits. De la danse pure, particulièrement esthétique et teintée de sacré. Un ballet contemporain au masculin, pour un bel hommage à l’Orient, à la fois intime, puissant et finement sensuel (Théâtre de Namur).

Slipping, de Carmen Blanco Principal. Une cage aux lions circulaire pour tout décor. Un homme, une femme. Un duo-duel minimal, presque à fleur de peau, sur lequel plane une tension trouble et diablement troublante (La Balsamine, à Bruxelles).

Pascale Gruber (livres pour enfants)

Un dialogue de sourds qui devient rumeur, le tout mâtiné d’un humour certain : avec Silence (Elisabeth Duval et François Soutif, Kaléidoscope, dès 4 ans), la basse-cour nous en fait voir de belles, et hautes en couleur.

Il est le plus mignon, le plus insupportable, le plus drôle, aussi, de tous les animaux capables de dompter les hommes. Et il a du mérite, car ceux-ci sont tellement bêtes qu’il faut parfois du temps avant de leur faire comprendre comment ne pas rendre plus compliquée encore la vie d’un wombat (Je mange, je dors, je me gratte, je suis un wombat, par Jackie French et Bruce Whatley, Albin Michel Jeunesse, dès 5 ans). Magistral !

Philippe Marion (musique classique – disques)

Julia Fischer (violon). C’est une nouvelle étoile dans le firmament des jeunes prodiges du classique ! Julia Fischer file les Sonates et Partitaspour violon seul de Bach avec une célébration quasi mystique de tous les instants qui la propulse sur l’orbite des Milstein ou Grumiaux. Où cette jeune fille d’à peine 20 ans va-t-elle chercher les ressources d’une telle maturité ? (Un double CD Pentatone classics, réf. : PTC 5186 072).

Cecilia Bartoli (voix). Quel envoûtement dans sa lecture des  » opéras prohibés  » ! Au-delà de la technique diabolique de la Bartoli, l’essentiel se joue dans cette manière de concilier le mystère et l’émotion, l’insondable et le diaphane. Merci, maestro Minkowski, d’encadrer si bien l’apesanteur de cette diva- là. ( Opera proibita. Un CD Decca, réf. : 4756924).

Christine Schornsheim (clavecin). Tout un monde magique se déploie dans l’espace-temps de cet inépuisable coffret. Guide attentive et sensible, la claveciniste Christine Schornsheim nous convie à l’exploration des paysages contrastés de ces 56 sonates de Haydn. Cartographie d’un incroyable cheminement ! (Un coffret de 14 CD Capriccio, réf. : 49404).

Truls Mørk (violoncelle). Truls Mørk signe sa troisième version du Concerto de Schumann. Un texte qui lui va comme un archet : il en épouse sans défaillir le souffle aussi inépuisable qu’épuisant, côté performance du soliste. Par sa limpidité expressive, il se démarque des lectures pathético- torturées, fort en vogue aujourd’hui. (Un CD Virgin Classics, réf. : 5456642).

Stéphane Renard (bande dessinée)

Le Roi cassé, par Dumontheuil (Casterman). Toute guerre doit avoir son dernier mort. Celle de 14 comme les autres. Mais il y a parfois moyen de négocier un sursis avec la Faucheuse : l’humour décalé et sensible de Dumontheuil fait des miracles.

Fritz Haber, par David Vandermeulen (Delcourt). Pour l’intelligence du contenu – la vie d’un (vrai) prix Nobel inventeur des gaz de combat. Pour l’originalité du dessin – on devrait plutôt dire des tableaux. Et pour le courage d’un éditeur qui ose publier ceux qui réinventent la BD.

Les C£urs boudinés , par Jean-Paul Krassinsky (Dargaud). Les rondes aussi ont le droit d’être aimées. Délicieux pieds de nez aux anorexiques et autres pseudo- canons de magazines féminins, ces histoires courtes offrent en prime un râteau aux petits machos boutonneux. La totale, quoi.

Laurence van Ruymbeke (cirque)

Plic Ploc, par Le Cirque Plume. Un conte où les acrobates plongent dans l’eau, la musique et la lumière. Une douche d’audace, de prouesses et de poésie.

Cirque Trottola. Une atmosphère étrange, arrimée à une toute petite piste ronde. Un vase clos dans lequel les toupies sont reines. Et les êtres fantasques, tout acrobates et jongleurs qu’ils sont.

Rain – Comme une pluie dans tes yeux, par le Cirque Eloize. Un pur joyau. Un retour au petit monde de l’enfance et à une époque où les hommes portaient des maillots rayés. Les artistes, époustouflants, donnent la pleine mesure de leur talent dans un spectacle d’une étonnante simplicité. Beau, nostalgique, magique.

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