Neiges d’antan

Trois kilomètres de glace forés dans l’Antarctique et 740 000 ans de variations climatiques mis à jour. Les scientifiques ne sont pas au bout de leurs surprises

Ces carottes-là ne se mangent pas en salade. Elles racontent le temps qu’il a fait : 740 000 ans de variations climatiques emprisonnées dans les glaces de l’Antarctique, creusées sur plus de 3 kilomètres de profondeur pour en extraire la mémoire météorologique de la Terre, archivée en colonnes d’eau gelée. L’exploit méritait bien la couverture de la revue scientifique britannique Nature. Et, selon Jean Jouzel, climatologue et membre de l’équipe de chercheurs, en majorité français,  » la recherche européenne, quand elle s’en donne les moyens, peut damer le pion aux scientifiques américains « .

Les résultats sont à la hauteur des attentes suscitées par le projet Epica (European Project for Ice Coring in Antarctica), lancé en 1995 : il s’agissait alors de compléter et d’approfondir les données fournies par des forages au Groenland, qui nous renseignaient sur les 400 millénaires antérieurs à notre ère. Moins tassées, les glaces du pôle Nord livrent des indications certes plus détaillées, mais ne permettent pas de remonter le temps aussi loin, à forage égal.  » En Antarctique, il ne tombe que quelques centimètres de neige par an et la température moyenne au Dôme C, le site d’Epica, avoisine les û 54 °C « , explique Valérie Masson-Delmotte, glaciologue au laboratoire des sciences du climat de Saclay. La glace nous apprend qu’il suffit de 5 °C d’amplitude sur le globe pour transformer un climat tempéré en ère glaciaire, entraînant la formation de calottes de glace sur les continents et une baisse de 120 mètres du niveau des mers. Au temps où les mammouths pâturaient dans la mer du Nordà

Pas de glaciation dans l’immédiat…

Les neiges du Dôme C réservaient quelques surprises aux scientifiques : jusqu’alors, les données disponibles laissaient penser que des cycles bien déterminés rythmaient régulièrement les époques glaciaires et les périodes de réchauffement. Or on s’aperçoit que, au-delà de 420 000 ans en arrière, la ponctualité métronomique du phénomène s’interrompt brutalement. Autre enseignement : le climat de l’âge interglaciaire d’il y a 4 000 siècles semble analogue à celui que nous connaissons aujourd’hui.  » L’orbite et l’axe de la Terre, qui conditionnent l’ensoleillement, sont identiques, précise Valérie Masson- Delmotte. Ce cycle a duré 28 000 ans. Nous sommes entrés dans cette ère de réchauffement il y a seulement 10 000 ans, ce qui suggère que la prochaine glaciation n’interviendra pas dans les prochains millénaires.  »

Cela se confirme : c’est plutôt la chaleur que nous devrions redouter.  » Contrairement aux carottages de sédiments effectués au fond des océans pour étudier les climats passés, la glace emprisonne des bulles d’air, qui témoignent de la composition de l’atmosphère, explique un spécialiste. C’est le seul support d’enregistrement des teneurs en gaz à effet de serre (GES). Et l’on voit aujourd’hui que, à cause des activités humaines, les niveaux de dioxyde de carbone et de méthane sont de 30 à 40 % plus élevés que jamais dans les millénaires passés.  » Or les GES jouent pour moitié dans l’amplitude des températures. De quoi amplifier considérablement un phénomène d’origine naturel.

 » Au cours des 740 000 dernières années, le réchauffement global n’a jamais été aussi rapide qu’aujourd’hui, s’inquiète Jean Jouzel, qui vient de publier avec Anne Debroise Le Climat : jeu dangereux (Dunod). Au mieux, la température s’élèvera seulement de 1 à 2 °C dans le siècle à venir, ce qui représente déjà des bouleversements météorologiques. Et, même si l’on devient vertueux, les gaz rejetés par l’homme au cours de la première partie du xxie siècle pourraient provoquer une augmentation du niveau des mers quatre ou cinq siècles plus tard.  »

En décembre 2004, les chercheurs d’Epica auront foré les 120 derniers mètres qui les séparent encore du socle rocheux du Dôme C. L’étude de ces neiges millénaires permettra de percer les secrets du temps qu’il faisait il y a un million d’années. Mais ne dira rien des canicules à venir. l

Marion Festraëts

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