Monstres et compagnie

Le Vif

En signant le premier film de requin de l’histoire du cinéma français, les frères Boukherma (Teddy) confirment qu’ils ont le chic pour revisiter le genre à l’américaine dans le Sud-Ouest qui leur est cher.

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Chez les Boukherma, c’est sûr, on a de la suite dans les idées. Un an à peine après avoir orchestré la rencontre, jouissive à souhait, entre l’esthétique pop du cinéma de genre anglo-saxon et la dimension sociale de la Macronie rurale dans Teddy, comédie horrifique tournant autour d’une histoire de loup-garou, les jumeaux Ludovic et Zoran remettent le couvert en s ’attachant cette fois à une autre figure phare du film de monstre. Dans L’Année du requin, Maja (Marina Foïs), gendarme maritime dans les Landes, s’apprête à célébrer sa retraite anticipée. Mais la disparition d’un vacancier met toute la côte en alerte: un requin géant rôde dans la baie, obligeant la prépensionnée à se lancer dans une ultime mission à haut risque, flanquée de ses acolytes bras-cassés. «Vous pouvez remballer le Champomy, j’ai un requin à attraper.» Soit le point de départ d’une série d’aventures bidonnantes et sanglantes qui reprennent peu ou prou la formule étrennée par Teddy.

Pour nous, le genre, c’est avant tout un véhicule d’idées pour parler de notre société.

Des griffes du lycanthrope aux cruelles dents de la mer, il n’y avait en effet qu’un pas pour les Boukherma. A tout juste 30 ans, ces frères originaires du Lot-et-Garonne confirment en tout cas que la greffe entre les codes du film de genre à l’américaine et l’accent jovial du sud-ouest de la France n’a rien d’une aberration. Joints par téléphone, ils racontent: «On a commencé à travailler sur le scénario de L’Année du requin avant d’écrire Teddy. Mais on ne parvenait pas à trouver un angle suffisamment pertinent pour que le film résonne avec notre époque. Parce que pour nous, le genre, c’est avant tout un véhicule d’idées pour parler de notre société. Avec Teddy, il s’agissait ainsi d’aborder la marginalisation et la radicalisation dans un contexte social. Dans la foulée de son tournage, on est revenus au scénario de L’Année du requin. C’était pendant le confinement. L’actualité était alors chargée du Covid. Ça nous a donné envie de nous servir de notre histoire de requin pour raconter la crise et la réaction d’une communauté à l’arrivée d’un intrus comme celui-là. Sur des questions de restriction des libertés, notamment.»

Et c’est peu dire que les frangins maîtrisent l’art de la comédie horrifique sur fond de critique sociale, taclant également au passage avec un beau sens de l’absurde des sujets d’actualité brûlants comme le réchauffement climatique ou l’accélération du traitement médiatique de l’information. Cette réussite, ils la doivent en partie, à nouveau, à un autre clash qu’ils adorent orchestrer. Soit la rencontre détonante entre acteurs professionnels et non-professionnels, gens du métier et badauds du coin. «C’est un conflit qui nous intéresse énormément, en effet. Le mélange entre les acteurs pros et non-pros nous permet de créer des accidents, quelque chose d’un peu mal à propos qui passe notamment par les expressions régionales et les accents, des visages et des corps différents. C’est une manière aussi de renforcer l’ancrage local de nos films. L’Année du requin se déroule dans une ville fictive qui s’inspire à la fois du Cap Ferret et de Biscarrosse. Il nous semble vital de raconter des histoires dans le Sud-Ouest où nous avons grandi, mais en même temps que ce soit un Sud-Ouest un peu parallèle et fantasmé, qui nous permet aussi de nous décaler du réel et de pouvoir y faire rentrer des monstres.»

LA FRANCE FAIT SON GENRE

Indéniablement, les films des frangins Boukherma participent aujourd’hui d’une nouvelle vague hexagonale n’ayant cessé de gonfler ces dernières années, qui voit les cinéastes du cru se frotter avec plus ou moins de succès aux codes du cinéma de genre à l’américaine tout en revendiquant un certain ADN français. De Julia Ducournau (Grave, Titane) à Just Philippot (Acide, La Nuée), en passant par Coralie Fargeat (Revenge), Dominique Rocher (La Nuit a dévoré le monde), Arnaud Malherbe (Ogre) et autre Douglas Attal (Comment je suis devenu super-héros)… «Nous faisons incontestablement partie d’une génération qui a grandi avec des références très hybrides. C’est-à-dire que nous avons grandi avec Hollywood mais aussi les séries télé des années 1990, les clips et les jeux vidéo. Il y a donc chez nous une plus grande facilité et un plus grand désir de créer des univers de fiction moins naturalistes. Le genre ne nous fait plus peur, puisque c’est lui qui nous a bercés.»

Structurellement, cette tendance se traduit notamment par la création en 2018 d’un appel à projets de films de genre par le CNC (Centre national du cinéma) afin d’encourager la diversité d’humeurs dans le cinéma français et élargir la palette narrative des projets dans les tuyaux. «C’est assurément une avancée importante, même si on a l’impression qu’en France on se sent encore trop souvent obligés de mélanger le genre avec le cinéma d’auteur. On l’a bien vu encore cette année à Cannes avec le film de Léa Mysius, par exemple. C’est important de pouvoir assumer le genre pleinement, sans forcément continuer à faire des films de la Fémis (NDLR: Ecole nationale supérieure des métiers de l’image et du son) qui intègrent timidement des éléments de fantastique. Surtout, le genre à l’américaine, il faut pouvoir se l’approprier pour l’amener sur un terrain vraiment français. Parce que refaire chez nous des films qui ont déjà été faits ailleurs, ça n’a pas non plus vraiment d’intérêt. Nous n’avons pas la même culture ni la même histoire que les Américains, donc il ne faut pas tomber dans ce piège-là. Il faut trouver un angle pour arriver à faire du genre en France qui soit pertinent avec notre identité. Sinon, ça se paie souvent cash: les films français qui se contentent d’être de pâles imitations de leurs modèles américains ne fonctionnent pas du tout. On n’y croit pas une seule seconde.»

L’Année du requin. De Ludovic et Zoran Boukherma. Avec Marina Foïs, Kad Merad, Jean-Pascal Zadi. 1 h 24. Sortie: 03/08.

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