Métro, boulot, souffrance

Laurence Van Ruymbeke
Laurence Van Ruymbeke Journaliste au Vif

(1) Travailler pour être heureux, par Christian Baudelot et Michel Gollac, Fayard, 351 pages.

(2) Le Vif/L’Express du 28 mars 2003, p. 26.

Marx l’avait pressenti : il n’y a pas que le partage inégalitaire des profits. Pour augmenter la plus-value captée par le capital, on peut aussi, à salaire constant, faire travailler les gens de façon plus intense. Et c’est bien, manifestement, ce qui est à l’£uvre. A l’heure des beaux discours du  » turbo-capitalisme  » sur l’émancipation du travail, les actifs qui ne font pas partie de l’armée de réserve des chômeurs et des exclus ressentent désormais tous, peu ou prou, cette douleur de  » perdre sa vie à la gagner « . Voilà ce qui ressort d’une vaste enquête sur  » le bonheur et le travail en France « , effectuée, en partenariat avec l’Institut français de la statistique et des études économiques (1). De cette descente scientifique dans l’activité professionnelle ordinaire ressort en effet cette évidence que la pression au travail annule et bien au-delà ce qui a été gagné en autonomie. Et que d’inédites formes de souffrance au travail se diffusent ainsi à vive allure dans l’ensemble du corps social.

Les anciennes formes de souffrance n’ont pas disparu pour autant. C’est vrai même pour certaines pénibilités physiques. Mais s’y sont rajoutées la peur de perdre son emploi, la crainte de ne pas tenir le coup, l’angoisse de ne pas être à la hauteur. Le sentiment d’être dans une impasse aussi, de n’avoir pas d’avenir, d’être fragilisé en tout cas. Certes, ces perceptions varient fortement selon la position sociale : pour un demandeur d’emploi, avoir un job reste une indéniable image du bonheur. Mais les effets des grands changements qui sont intervenus dans le travail ce dernier quart de siècle affectent néanmoins tout le monde.

La montée des emplois précaires permet aux entreprises d’affronter les marchés en jouant sur les effectifs. Notamment via l’intérim. A cet emploi temporaire s’ajoute celui offert par les entreprises fragiles et les sous-traitants : même un contrat de travail à durée indéterminée n’y signifie plus un emploi stable. On peut également parler de  » déstabilisation des stables  » : eux aussi sont sensibles à la menace que représente le nombre de chômeurs et de précaires vis-à-vis desquels ils éprouvent, de surcroît, des sentiments de culpabilité. Par ailleurs, le stress est omniprésent : augmentation des normes de production, contraction des effectifs, suppression de postes  » inutiles « , élimination des temps morts, cumul des contraintes bureaucratiques avec celles nées du souci de coller au marché.

En même temps, le contrôle de l’activité se renforce dans le cadre d’organisations de plus en plus bureaucratiques et de pratiques d’évaluation toujours plus alambiquées. La précarisation, l’autonomie, la mesure des performances de chacun, l’inégale capacité à affronter la pression entraînent une individualisation du travail et un pesant sentiment de responsabilité personnelle. Cette individualisation, légitimée par la diffusion des valeurs méritocratiques, résulte en bonne partie de la crise politique du monde ouvrier, qui nourrit à son tour le déclin du syndicalisme… Bref, nul n’échappe au broyeur. Chez les cadres, la pression, souvent symboliquement ou matériellement compensée, est assumée parce que génératrice de satisfactions à court terme. Mais même ces petits bonheurs clinquants sont périssables : de nombreux cadres tombent eux aussi brutalement d’une situation de bonheur dans le tourment. Dans cette tristesse contemporaine généralisée contre laquelle s’insurgent les psys, comme nous l’évoquions ici même il y a peu (2)…

Laurence van Ruymbeke

Une vaste enquête le prouve : qui parle de bonheur au travail a souvent les yeux tristes…

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