© Michael Chichi

Marisa Papen, activiste naturiste : «Le corps rend les photos plus fiables»

Marisa Papen considère le corps comme un élément clé de la nature. Alors pour dédramatiser la présence du nu dans la société et promouvoir le bien-être dans sa peau, elle pose dévêtue un peu partout. Devant un glacier islandais comme face au mur des Lamentations.

Le contenu intégré souhaite enregistrer et/ou accéder à des informations sur votre appareil. Vous n’avez pas donné l’autorisation de le faire.
Cliquez ici pour autoriser cela de toute façon

A quelques minutes de sa fermeture, le temple de Karnak, au nord de Louxor, est forcément beaucoup moins fréquenté qu’en journée. En ce jour d’automne 2017, il est même pratiquement désert. Marisa Papen et Steve, son photographe, se promènent entre les chapelles quand tout à coup, ils se figent: ils ont trouvé l’endroit, c’est le moment. «Ce genre de shooting se fait de façon très rapide, témoigne aujourd’hui la Belge. Dès qu’on sent l’opportunité, on se lance.» La jeune femme enlève sa combinaison et se place à moitié derrière un pilier, tandis que Steve dégaine son appareil. Trente secondes plus tard, ils sont déjà trois: un guide est apparu, la combinaison de Marisa dans une main, son téléphone dans l’autre, tentant d’immortaliser la présence d’une femme nue dans le temple, ce qui formellement interdit. «Il me pourchassait autour de la colonne, c’était comme dans un film. Puis le photographe est parvenu à récupérer ma combinaison. Je me suis rhabillée comme je pouvais pendant qu’il effaçait toutes les photos. On savait que l’histoire ne s’arrêterait pas là.» Très énervé, le guide contacte la police, qui cueille le duo à la sortie du site. Au terme de deux nuits partagées entre interrogatoires et inconfort en cellule, les deux acolytes se retrouvent à l’aube dans un tribunal «aux allures de garage. C’était très louche: tous les témoignages étaient en arabe, sans traduction, il n’y avait aucun ordinateur pour prendre note et on devait sans cesse répéter notre histoire. J’étais incapable d’évaluer nos chances d’être libérés ou pas, mais ils n’avaient pas de preuve, le juge a donc abandonné les charges.»

Le corps ostracisé

Marisa Papen aime vivre nue. A Hawaï, où elle est installée depuis le début de la pandémie, le climat le lui permet facilement. Mais cette habitude remonte à l’enfance, passée dans la campagne limbourgeoise, entourée de verdure et de points d’eau. «Je me souviens avoir été élevée dans une certaine simplicité. Je revois ma mère se promener le dimanche top less ou mon père traverser la maison à poil pour aller chercher son pantalon au rez-de-chaussée.» Aux yeux des deux filles et du fils de la famille Papen, le corps nu n’a donc aucune connotation choquante, il fait partie de la vie, de la nature. «Je ne me sentais pas spécialement prisonnière en vêtements, mais je me sentais plus libre sans. Plus tard, j’ai été bouleversée par l’apparition de mes seins et l’obligation de porter un top. Dans la foulée, je me suis moins dévêtue, gênée par le regard des hommes, mais cette période n’a pas duré très longtemps.»

Lorsqu’elle se fait arrêter en Egypte, à 25 ans, Marisa est en pleine mission de «désexualisation du corps». Elle cherche depuis quelques années à comprendre comment et pourquoi l’appréhension de l’enveloppe charnelle comme un élément naturel a disparu. Convaincue du rôle joué par les religions dans cet ostracisme, elle décide de poser nue dans des lieux sacrés. «Pour faire sortir les gens de leur coquille. Placer le corps à découvert dans des situations où il n’est pas nécessairement le bienvenu, est l’occasion pour tout le monde de se demander pourquoi on en est arrivé là. Je veux remettre en question les systèmes de croyance séculaires qui nuisent à notre connexion à la nature et à nous-mêmes.»

Sa plus grosse claque

«Je me sens reconnaissante pour chaque difficulté qui s’est présentée sur mon chemin. Je crois que nous apprenons à travers nos souffrances et, pour moi, l’élévation personnelle est essentielle pour s’engager dans la vie.»

A ses débuts de modèle, quelques années plus tôt, Marisa est pourtant loin d’imaginer pouvoir choquer les esprits avec sa nudité. Après des études universitaires en marketing – «pour faire plaisir à ma mère» – elle est approchée à plusieurs reprises par des photographes, en vacances ou au Alto Baron, le jazz bar d’ Anvers où elle travaille, pour participer à des shootings. «J’ai apprécié ces différentes expériences, mais je ne me sentais pas tout à fait naturelle, je ne comprenais pas comment m’exprimer dans cet univers.» Au fil des rendez-vous en studio, Marisa s’intéresse aux portraits de femmes nues qu’elle observe sur les murs. Fascinée par leur expression, elle décide de s’y tester. «Je me suis tout de suite sentie métamorphosée, libre de pouvoir complètement m’incarner moi-même. Ressentir pour la première fois son corps d’une façon différente est un moment mémorable.» La vingtaine à peine entamée, la jeune femme trouve donc plus logique de poser sans vêtements qu’avec. C’est instinctif. Sur Instagram, elle se met en scène, principalement en voyage, et passe d’une poignée de followers à 600 000 en quelques mois, «avant même l’arrivée massive des influenceurs sur les réseaux». A sa grande surprise, elle reçoit aussi beaucoup de retours positifs d’un public à qui ses photos permettent de se sentir mieux dans leur corps.

© Michael Chichi

L’activiste naturiste

Les réactions ne vont néanmoins pas toutes dans le même sens. En 2015, quand elle publie une photo d’elle, nue et de dos face au canal Albert à Anvers, pour souhaiter la bonne année, sa mère est la première à l’admonester. «Je me sentais puissante, affranchie de tout, les bras ouverts un peu comme le Christ à Rio. Elle pensait plutôt que je manquais de respect à mon corps en essayant de le vendre. On ne s’est plus parlé pendant deux mois. Puis je lui ai écrit.» Dans sa lettre, Marisa détaille ce que cette photo représente pour elle, elle décrit les sensations de bien-être qui l’envahissent dans certains mouvements ou positions. «Je trouve fondamental d’avoir d’abord une bonne relation avec son corps, avant de penser à en avoir une avec les autres et avec la planète. Si l’on se distingue de la nature, alors on casse l’harmonie entre elle et nous.» La mannequin se réconcilie avec sa mère, mais ne peut échapper aux commentaires d’autres internautes plus vindicatifs et souvent peu enclins au dialogue. «Je pense que beaucoup de ces gens souffrent d’une blessure qui rend l’image que je crée douloureuse. Je comprends cela, mais je sais aussi qu’il faut continuer à ouvrir les esprits, à susciter des inspirations… Peut-être qu’à un moment donné, je les aiderai à trouver la bonne connexion avec leur propre corps, même si le changement ne s’opère pas tout de suite.» C’est le moins qu’elle puisse dire. En 2016, la Limbourgeoise est bannie d’Instagram pour non-respect de la politique du réseau social sur la nudité. Une véritable gifle pour celle qui a bâti sa vie sur cette plateforme qui lui permet de voyager, de rencontrer des photographes et de gagner sa vie. Avec le recul, elle estime pourtant que cette exclusion lui a permis de développer sa propre créativité, son propre langage, sa propre définition de l’art et de la beauté.

Son plus gros risque

«M’éloigner du banal et ouvrir mon cœur au mystère de la vie à travers les photos de nu.»

Elle a, quoi qu’il en soit, marqué le début de son activité de modèle naturiste et activiste. Marisa défend la place du corps dans la société en posant face au mur des Lamentations, à Jérusalem, ou dans la basilique Sainte-Sophie, en Turquie. Marisa attire l’attention sur le problème de la pollution des océans en créant un calendrier de clichés d’elle sur la plage, au milieu de déchets plastiques. Elle met son grain de sel dans la lutte contre le changement climatique en se figeant au milieu de glaciers islandais… «Inclure le corps rend les photos plus personnelles et fiables. Elles nous ramènent à nous, qui sommes la cause de beaucoup de situations désobligeantes. Je me suis longtemps demandé quel était ma véritable influence, vu que je n’agissais pas concrètement. Aujourd’hui, je sais que l’art est un puissant vecteur de changement: une photo choquante peut créer une fissure dans la conscience et ainsi provoquer l’ouverture d’un dialogue.»

Avec humilité, le modèle belge se considère un peu comme un élément déclencheur. A la suite de son projet lié aux déchets des plages, elle a, par exemple, reçu des messages d’associations actives dans la protection de l’environnement marin, la remerciant d’avoir contribué à accélérer les conversations sur le sujet. Il lui arrive aussi de discuter avec des femmes issues de régions du monde où le corps féminin a très peu – voire pas – de place pour s’exprimer. Certaines d’entre elles lui confient que son travail leur permet de se sentir «inspirées, en contact réel avec leur physique et leur féminité».

Son mantra

«Le moment présent.»

Bien entendu, il est probablement plus facile de capter l’attention internationale avec un titre de «Plus belle femme d’Instagram», reçu en 2016… «J’ai conscience qu’il est difficile de voir la société et les médias se focaliser sur un type spécifique de corps, mais je sens du changement et un élargissement de la définition de la beauté. De toute façon, je considère qu’elle n’est pas qu’une question de formes: elle apparaît dans tout corps sain et en sécurité.»

Sa carrière dans les lieux sacrés momentanément mise sur pause, Marisa est aujourd’hui principalement occupée par la gestion de son asbl, récemment renommée Double Being, dont l’objectif est de diffuser des histoires sur la relation profonde entre l’homme et la Terre. «Flower of Life», son projet du moment, entend rassembler les œuvres de treize artistes commissionnés pour donner leur interprétation du vagin «en leur laissant la possibilité d’explorer les abysses de la honte liée à la vulve. J’aimerais aussi écrire un deuxième livre pour enfants.» Parce que la néo-Hawaïenne considère qu’il n’y a pas d’âge pour apprendre à désexualiser le corps. «Il faut parler aux enfants de la naturalité de leur enveloppe charnelle pour qu’ils en saisissent la beauté.»

Dates clés

1999 «J’ai découvert la course. Elle m’a beaucoup aidée à canaliser mon trop-plein d’énergie et à me sentir forte dans mon corps.»

2016 «Après mon exclusion d’Instagram, je n’avais plus aucun support financier, j’ai donc dû chercher à organiser mes propres campagnes pour m’en sortir.»

2020 «En mars, à la suite de l’annulation de mon vol à cause de la pandémie, je décide de m’installer à Hawaii.»

2020 «En novembre, je dis « oui » à mon amour, meilleur ami et futur mari, Michael.»

2022 «A présent que j’ai plus de distance et une meilleure compréhension du monde, j’aimerais entamer un dialogue avec des personnalités religieuses opposées à mes idées sur le corps.»

Partner Content