Marcos est une femme !

 » Le sous-commandant Marcos a retiré sa cagoule et… c’est une femme !  » Le poisson d’avril de Bernard Duterme, un chercheur belge spécialiste de la question zapatiste, a nagé par l’Internet jusqu’en Amérique latine, sur des sites universitaires, et dans les mains de Marcos lui-même. Tout le monde n’a pas apprécié

Premier avril 2001, le mouvement zapatiste vit une période historique. Vincente Fox, fraîchement élu à la présidence mexicaine, tend la main au sous-commandant Marcos. Les indigènes espèrent voir les accords de San Andres, défendant leur spécificité culturelle, enfin reconnus et appliqués. Marcos organise une marche sur Mexico pour défendre la cause zapatiste au parlement mexicain.

Bernard Duterme, un chercheur belge au Cetri (Centre Tricontinental, installé à Louvain-la-Neuve) et spécialiste du mouvement zapatiste, suit avec passion ces événements. Mais l’homme cumule son austère fonction avec un caractère facétieux et blagueur. Il n’a jamais laissé passer un 1er avril sans perpétuer la tradition du poisson, et lie naturellement l’actualité mexicaine avec celle du calendrier. Il rédige un communiqué particulièrement inspiré.  » Chiapas : Marcos a enlevé sa cagoule « , récit du parcours rocambolesque de la sous-commandante Dalia Lopez, indienne maya alphabétisée par une coopérante catalane en deux ans, et dont un système conçu par une ONG suédoise modifiait la voix. Et la pipe que Marcos ne quitte pas ? Une idée d’un journaliste du Monde, écrit le farceur. Le texte daté est signé du nom de Bernard Duterme avec mention de son adresse e-mail. Après l’avoir envoyé à une cinquantaine de contacts en Belgique, le chercheur retourne à ses activités le sourire aux lèvres, impatient d’avoir des nouvelles de Dalia Lopez. Il va en avoir plusieurs, tous les jours, et pendant six mois….

Très rapidement, des commentaires amusés d’amis à qui on ne la fait pas charrient Bernard Duterme. Mais une deuxième catégorie de récepteurs ne tardent pas à se manifester. Enthousiastes, ils qualifient la nouvelle d’historique ! L’Internet confirme son effet démultiplicateur et, le 3 avril, Bernard Duterme a déjà reçu son communiqué en français, néerlandais, anglais et espagnol. Il sera diffusé à un vaste réseau de Latino-Américanistes académiques via le site officiel de l’université de Toulouse. La nouvelle est reprise sur le site  » Carrefour Amérique latine « , de l’université Laval (Québec), une référence internationale. Des retours viennent d’Angleterre, d’Allemagne, de Bolivie, du Chili, d’Argentine et bien sûr, du Mexique. Un rédacteur de Lire&Ecrire disserte sur la stupéfiante rapidité d’apprentissage de la sous-commandante. Une militante féministe s’apprête à imprimer des affiches avec cette nouvelle  » incroyable  » ! Deux sources sûres proches du mouvement confirment que Marcos lui-même (elle-même ?) a appris la nouvelle sur sa personnalité. Il se dit même que c’est Marcos qui diffuse cette information, soucieux d’entretenir son mythe. Bernard Duterme ne contrôle de toute évidence plus son poisson, qui circule particulièrement bien en Amérique latine. Et pour cause, la tradition du  » 1er avril  » n’y existe pas…

 » Dommage !  »

L’essentiel des retours, une fois le pot aux roses découvert, est positif.. L’ambivalence du leader zapatiste et l’intérêt marqué par un Occident toujours romantique s’étalaient déjà sur des milliers de pages, dont plusieurs de Duterme lui-même, mais, de son aveu,  » ce communiqué reste à ce jour et de loin mon texte le plus lu ! « . Beaucoup de personnes profitent d’ailleurs de la plaisanterie pour pousser la réflexion. Seule note discordante dans ces réactions jubilatoires, une documentaliste de Clacso, un centre de recherches situé en Argentine, s’emporte. La nouvelle ? Une tragédie grecque, un big bang latino, un drame shakespearien ! Elle s’enthousiasme auprès du  » docteur Duterme « , et finit par lâcher la nouvelle à l’ensemble du réseau des anthropologues sud-américains…

La déception sera à la mesure de l’excitation et l’employée du centre argentin verra rouge. Elle dénonce alors sur le Net  » le mensonge d’un Nord qui prétend soutenir le Sud mais s’en moque « .  » Ces propos m’ont touché, explique Bernard Duterme, et j’ai eu pendant plusieurs semaines de sérieuses appréhensions en relevant mon courrier e-mail.  »

Le mail a en tout cas marqué la communauté de la coopération internationale. Trois ans se sont écoulés et Bernard croise encore à travers le monde des personnes qui l’identifient avant tout comme l’auteur de cette farce.  » Si je refaisais un coup pareil aujourd’hui, plus personne ne me croirait. Mais, en 2001, le secteur ONG utilisait avec parcimonie l’Internet, et certainement pas pour ce genre de messages.  » Le parcours de ce courriel s’explique aussi par la personnalité de l’auteur, source crédible, universitaire, auteur de plusieurs ouvrages et articles sur le mouvement zapatiste, et par la charge émotionnelle et poétique que suscite le sous-commandant Marcos.  » Quel dommage ! Je voulais tellement y croire « , répondait ainsi une correspondante marrie.

Aujourd’hui comme en 2001, les flots Internet demandent décidément un sens critique indispensable pour ne pas se noyer dans la mésinformation. Cette leçon (à présent éculée) valait bien un poisson.

Olivier Bailly

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