Gérard Mordillat et Sébastien Gnaedig osent le récit politique grâce à un dessin tout en distance. © Alain Bujak- Ulysse nobody 2022

Malheureux qui comme Ulysse

Le contenu intégré souhaite enregistrer et/ou accéder à des informations sur votre appareil. Vous n’avez pas donné l’autorisation de le faire.
Cliquez ici pour autoriser cela de toute façon

Un acteur à la petite semaine devient le visage du parti fasciste français. Un conte moderne et désabusé qui tombe à pic avant l’élection présidentielle – lors de laquelle l’auteur, Gérard Mordillat, pourtant très engagé, ne votera pas.

 » Nous allons rendre au fascisme ses lettres de noblesse et aux fascistes leur honneur. / Nous? Mais je ne suis pas fasciste! / Mais si, tu l’ es. Mais tu ne le sais pas encore. » Il était une fois, dans la nouvelle bande dessinée scénarisée par Gérard Mordillat (1) et dans la France contemporaine qu’il met en scène, un acteur de seconde zone, vieillissant et en fin de droits nommé Ulysse Nobody qui vivait une fin de carrière difficile: plus d’émission de radio, aucune prestation télé, pas d’engagement au théâtre, aucune main tendue pour le sortir de l’ornière, lui qui fut un temps si aimé et populaire. Aucune, si ce n’est celle de Maréchal (oui, comme Marion, et comme Pétain), le président d’un parti fasciste français en plein essor à qui il ne manque qu’un visage avenant pour enfin accéder au pouvoir et cartonner, d’abord aux élections législatives: « Le fascisme, c’est le maillot du futur vainqueur! Le fascisme, c’est ce qui se vend le mieux! Le fascisme, c’est moderne. » Une « modernité » dans laquelle va se fondre notre acteur pour un dernier tour de piste, avant de se faire littéralement dévorer. Car au bout de ce récit étouffant et de cette trajectoire particulière et tragique, il ne restera « rien ni personne » d’Ulysse Nobody qui, tel un Faust des temps modernes, aura vendu son âme au diable…

Il faut arrêter d’avoir peur des mots. Droite extrême, droite dure, extrême droite… Mais non, ce sont des fascistes.

S’il en avait eu la patience et le financement, Gérard Mordillat aurait pu faire un film de ce récit. Sauf qu’ « aujourd’hui, un tel sujet politique, c’est réellement devenu impossible. Il y a dix ans déjà, pour mon dernier film de fiction (NDLR: Le Grand Retournement , autre fable politique acerbe), la productrice a dû assumer la totalité du budget, on n’avait reçu aucune aide, d’aucune sorte ni de qui que ce soit! » Le romancier, réalisateur, documentaliste et poète à ses heures, actif et engagé à gauche depuis son film Vive la sociale! , en 1983, a plutôt choisi d’en tirer un récit complet en bande dessinée, « média populaire par excellence » et univers qu’il connaît bien pour y avoir déjà signé de nombreux récits consacrés à l’histoire des religions et du christianisme, son autre passion, avec le dessinateur Eric Liberge.

(1) Ulysse Nobody, par Gérard Mordillat et Sébastien Gnaedig, Futuropolis, 144 p.
(1) Ulysse Nobody, par Gérard Mordillat et Sébastien Gnaedig, Futuropolis, 144 p.

Il y ose le récit politique grâce au dessin tout en distance de Sébastien Gnaedig, qui s’avère parfait. « Il fallait une neutralité pour que cette histoire dramatique ne soit pas alourdie par un dessin à charge », confirme l’auteur. Ni sans doute trop reconnaissable, car il y a probablement un peu de Franck de Lapersonne dans ce personnage d’Ulysse Nobody, soit cet acteur de second rôle qui a cru en décrocher un premier en soutenant Marine Le Pen en 2017 puis d’autres structures de l’extrême droite française. Un acteur que Gérard Mordillat connaît bien pour l’avoir dirigé à plusieurs reprises – « Disons que c’est une coïncidence. Ce qui importait, c’était de décrire les mécanismes qui permettent un tel endoctrinement. Comment il y met un pied et est complètement happé. »

Montrer l’absurdité du système

Dans Ulysse Nobody, Gérard Mordillat y va franco dans la dénonciation de l’ambiance politique qui règne aujourd’hui en France, même si « la fiction fonctionne toujours en avant de l’histoire: j’ai écrit ce récit il y a trois ans, il a donc été pensé indépendamment des événements et de l’élection présidentielle de 2022 », et de la montée en puissance d’Eric Zemmour, « une fusion presque parfaite de nos deux personnages, Maréchal et Nobody ».

L’ auteur tient quoi qu’il en soit à appeler un fasciste un fasciste, sans plus tourner autour du pot: « Ce n’ est pas parce que les formes contemporaines du fascisme ne reproduisent pas les formes historiques que ce n’est pas du fascisme. Il faut arrêter d’avoir peur des mots. Droite extrême, droite dure, extrême droite… Mais non, ce sont des fascistes. Beaucoup de candidats actuels cochent toutes les cases de la théorie fasciste: le nationalisme, l’Etat qui absorbe l’individu, un antisyndicalisme absolu, la renaissance des ligues, des confréries, l’exaltation du chef ou de la cheffe, la mystique de l’ action, l’image du sauveur… On est en plein dedans. »

Malheureux qui comme Ulysse
© futuropolis

Cette année, pourtant, Gérard Mordillat ne votera ni PCF ni Mélenchon, comme il avait appelé à le faire lors d’élections précédentes: « Il faut boycotter la présidentielle, la disqualifier. J’appelle à ne pas voter. Montrons par l’évidence l’absurdité du système. Réussissons à faire 80% d’abstention! Ce système-là est impossible, et n’est plus démocratique, refusons de voter. Je ne me fais pas d’illusions, mais il faut refuser le système. Il y a longtemps, j’ai essayé de convaincre Jean-Luc Mélenchon qu’il avait un rôle historique à tenir, en faisant l’union de la gauche. Ne pas la faire a été une folie et une perte. Mélenchon a fini par confondre les voix sur sa candidature et sur sa personne. Or, ce n’ est pas la même chose! »

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content