Malgré le malheur des autres

Comment peut-on prétendre être heureux quand tant de malheurs s’abattent sur le monde ?

Sylvain Verschuren, par e-mailChacun selon son éducation et ses sentiments propres construit une certaine idée du bonheur pour soi et, le plus souvent, pour son entourage propre. C’est chose toute naturelle qui, par son évidence, ne demande pas force commentaires : le malheur des uns n’entrave guère la poursuite par les autres de leur bonheur. Il serait hypocrite de décréter que c’est impossible (on sait que ce n’est pas vrai), mais surtout que c’est là une forme d’égoïsme inacceptable. Autrement dit, il est faux de dire qu’il serait immoral d’être heureux quand tant de gens souffrent et souffrent dans les pires conditions.

Pareil jugement confond des problèmes distincts : le droit au bonheur, la recherche de la justice, la compassion, l’esprit de solidarité, etc. Fondamentalement, comment imaginer que tous nous ne poursuivions pas la quête du bonheur ? Il en va, pour chacun de nous, de sa propre survie. Celui qui s’inflige les restrictions les plus diverses n’agit-il pas de la sorte, parce que û pour lui û le bonheur réside dans ces privations ? Bref, les humains £uvrent autant qu’ils peuvent pour obtenir ce qu’ils désirent et, dans cet acharnement et l’importance de sa réussite, ils trouvent le bonheur.

Mais chacun de nous est aussi plus ou moins conscient de ce qu’il est : enfermé dans la poursuite du bonheur et confronté à une obligation sociétale. Quoi que je fasse, l’Autre û surtout s’il n’appartient pas à ce cercle des proches qui est comme une part sensible de moi û est présent. Ici mes réactions sont le fruit de ce qu’on m’a appris à percevoir et à juger. Autrement dit, c’est une question de civilisation, de développement intellectuel et û avant tout û de connaissance du monde extérieur. Ainsi, aujourd’hui, nous ne pouvons plus prétendre que nous ne savions pas.

Cette volonté de soulager le malheur des autres n’entrave pas la poursuite du bonheur. Elle lui confère une sorte de gravité nouvelle. Ce bonheur que nous cherchons, nous sentons qu’il est un droit universel qui se renforce dans la mesure où de moins en moins de gens en sont exclus. Mais ne sombrons pas dans l’angélisme. Autant la poursuite du bonheur est naturelle, autant le souci de l’autre, surtout s’il nous est étranger, voire hostile, ne va pas de soi. Ataviquement, ce dernier est ressenti comme un obstacle à mon bonheur, au même titre que le destin et les bouleversements naturels. Seule une culture du souci de l’autre m’apprend à concilier ma recherche du bonheur et celle des autres, qu’ils habitent au coin de la rue ou aux antipodes.

Jean Nousse

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