Mais que font les parents ?

Impuissance, démission… Dès le début des émeutes dans les banlieues françaises, tous les regards se sont tournés vers eux. Qui ont du mal, pourtant, à ne pas être dépassés, quand toute la famille vit dans la galère

Elle a passé la porte, son foulard bien serré sur le front, son cabas trop lourd à la main, en regardant derrière elle. Non, personne ne l’a vue. A Nora, son amie, qui lui tendait une chaise, Fatma a dit vite, très vite, qu’elle resterait cinq minutes, pas plus. Elle a commencé à parler, tout bas. Et puis les larmes ont débordé. Oui, Bouzid y était,  » à brûler « , à la Grande-Borne (Essonne). Oui,  » j’ai tout fait, je te jure, pour le calmer, à l’appeler dix fois sur le portable. « Ferme ta gueule, tu m’fous le sem [tu m’énerves] », il a hurlé.  » Comme il lui dit souvent que ça lui  » fout le sem  » de la voir prendre le RER à 19 heures pour aller astiquer les bureaux des  » Babtous  » (les Blancs). Tout ça pour 1 100 euros et cinq bouches à nourrir. Dans un appartement à deux chambres qui donne sur du béton et des pavés défoncés. Elle fait tout, Fatma. Les courses, les papiersà Son mari ne travaille pas. Elle sait qu’on se demande pourquoi ils n’arrivent pas à tenir en laisse leurs gamins qui font flamber les banlieues.  » C’est dur.  » Elle a honte et pas d’autres mots pour le dire.

Un sondage CSA-La Croix a interrogé les Français sur les raisons de la crise des banlieues. La démission des parents, ont-ils répondu, à 69 %. Irresponsables. Le 14 novembre, Jacques Chirac a demandé la sanction des familles des fauteurs de troubles. Le Code pénal prévoit, en tout cas, que les parents qui se soustraient, de manière intentionnelle, à leurs obligations légales risquent jusqu’à deux ans de prison et 30 000 euros d’amende. Depuis le début des émeutes, au moins cinq parents ont ainsi reçu un rappel à la loi du procureur de Senlis (Oise) pour  » manquement à l’obligation parentale « . Leur peine : quatre demi-journées avec un psychologue, en stage de  » parentalisation « .  » Pas pour les stigmatiser, dit le procureur. Mais pour leur rappeler fermement leurs responsabilités.  »

 » Les femmes doivent être des guerrières  »

Bref, tous les regards se tournent vers eux, les parents.  » Intentionnels « , leurs manquements ? La réalité est, simplement, plus complexe. Thomas Sauvadet, sociologue à l’université Paris-VIII, a arpenté pendant quatre ans la banlieue sud de l’Essonne pour sa thèse sur les jeunes de la cité :  » Bien sûr, dit-il, il y a des parents qui basculent dans des postures peu morales, dans l’abandon facile des enfants, le refus du travail, mais c’est une minorité.  » Beaucoup sont, en fait,  » dépassés et isolés « , renchérit Christian Russail, directeur de l’association Arrimages (Seine-Saint-Denis).  » Même entre elles, les familles n’osent pas parler de leurs difficultés.  »

Dans ces foyers d’origine immigrée, c’est souvent la mère qui gère l’éducation des enfants.  » Pris par le travail ou la honte de ne pas en avoir, les pères sont en retrait « , explique Sauvadet. Fatma, Salimaà  » Ces mères tiennent encore, mais en y croyant de moins en moins. La révolte de leurs gamins traduit aussi le fait qu’elles n’en peuvent plus « , souligne Joëlle Bordet, psychosociologue (Les Jeunes et la cité, PUF). Leur autorité est disqualifiée.  » Mais comment l’exercer quand on est femme de ménage, qu’on vous appelle à n’importe quelle heure et qu’il faut y aller, sinon c’est la porte ?  » La précarité, la survie immédiate, ça ne raffermit pas franchement la tutelle. Dans l’appartement, on s’entasse, on se bouscule, on se hérisse. Quand on arrive à payer le loyer, passe encore. Quand on n’y arrive plus, que le gamin ramène de l’argent de nulle part, on dit non une fois, deux fois, à la troisième, on lâche prise.  » Certains parents ont une telle frustration de ne pas répondre au désir de consommation de leurs gamins qu’ils ne s’opposent pas à leur participation à une économie parallèle.  »

Un rire armé de combattante, un foulard rose fuchsia sur la tête : c’est Nacéra. Cette habitante de Stains (Seine-Saint-Denis) élève seule  » trois petits mecs « . Elle ne se plaint pas, raconte juste que c’est dur, oui, de dire non à l’ado qui réclame un portable comme les copains. L’an dernier, c’était l’enfer au collège : fugue, notes au plancher. Elle l’a rattrapé au vol, avec un éducateur, et a édicté son couvre-feu : après le collège, c’est direct la maison. Les copains disent :  » T’es grave prisonnier, Mounir.  » Mais Nacéra tient. Sauvadet résume :  » Dans les cités, où les services publics se raréfient, où les femmes doivent aller de plus en plus loin pour la crèche, la poste, elles doivent être des combattantes, des guerrières, pour s’en sortir !  » Chez Farid aussi, ça file doux :  » Chez les musulmans comme ailleurs, les enfants n’ont rien à foutre dehors le soir !  »

Dans ces familles se dessinent aussi des lignes de fracture entre parents et enfants qui reflètent, plus profondément, les rapports chaotiques entre la France et ses générations d’immigrés. Chez les D., Ahmed, 62 ans, ne comprend pas son fils Ziad, 19 ans. Ahmed est arrivé en France en 1965 pour travailler sur les chantiers des autoroutes. Comme tous ceux qui ont traversé la mer à cette époque, il pensait l’adieu au bled provisoire. Et puis il a fait venir femme et enfants, il est resté, enfermé dans sa cité de béton, à un jet de pierre de Paris et ses lumières. Et l’Algérie n’est devenue qu’un songe. Ziad ne le comprend pas. Il se lève à midi, s’est fait virer du collège. Il a envoyé des CV, sans réponse. Son école, c’est le hall d’immeuble. A la maison, quand Ahmed traite Ziad de feignant, en hurlant que lui a connu la misère, la vraie, le travail à 13 ans, Ziad répond. Et la beigne part. Ziad descend, les poings serrés, rejoindre ses potes. Jamais il ne sera livreur, chauffeur. Jamais il ne fera comme le  » daron  » (père),  » à trimer comme un chien, sans reconnaissance « . Il a  » la haine « , Ziad, la figure du père à tuer, les flics à abattre, sa vie à faire, mais laquelle ?

 » Ces parents sont choqués par l’attitude de leurs enfants, relève Thomas Sauvadet. Et pour ces mômes, la soumission de leurs parents à l’autorité, à la France, est très mal vécue : ils ont dans l’idée que leurs pères, souvent au chômage, se sont fait exploiter par l’ancien colon qui s’est bien foutu d’eux. Alors ils refusent de baisser la tête.  » Dans la culture de beaucoup de ces familles, les garçons sont les rois. Elevés sans limites, ils ont  » la honte « , dehors : à 25 ans, pas de foyer, pas de boulot. Du coup, ils surjouent leur rôle de chef dans la famille et dans la cité.

 » On va être accusés, on a l’habitude  »

Ce sont les familles polygames qui connaissent le plus de difficultés, observe Odile Peiger, responsable de l’association Grajar 93 au Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis) :  » Là où, en Afrique, les femmes habitent sous des toits différents, ici, tout le monde vit ensemble. Les rivalités sont énormes et l’autorité est disloquée.  » Beaucoup de parents galèrent, voient leurs enfants galérer. Et ils ne font plus confiance aux institutions.  » Pour dire « Lève-toi ! » à un enfant, souligne la sociologue Dounia Bouzar, il faut une raison. Si le parent n’a rien à proposer, il se retrouve comme l’Etat, le prof, délégitimés, parlant d’égalité républicaineà  » Dans le vide.

Dabila, mère de six enfants, est en rage contre l’école :  » Mon fils a quitté le collège à 15 ans, personne n’a voulu le reprendre. On l’a catalogué : « Il est des Bosquets, il voleà » Je tape à toutes les portes, le gamin traîne. Moi-même pas française. » De quel avenir je lui parle, à mon fils ?  » Dabila est remontée, aussi, contre la police :  » On se fait tout le temps contrôler alors qu’on n’a rien fait. Une fois, je vais chercher mon fils au commissariat, on me dit :  » Prends-le et casse-toi !  » Nora, sa voisine, est la mère de Belkacem, 19 ans. Le 7 novembre, il a été condamné à deux mois pour violences sur les policiers. Nora s’insurge :  » On a dit qu’il faisait partie des meneurs. Il allait juste voir ses copains au café ! L’injustice continue.  »

Dans le cabinet du juge des enfants Alain Vogelweith, à Bobigny (Seine-Saint-Denis), c’est toujours le même fatalisme des parents –  » On va être accusés, on a l’habitude  » – le même mur d’incompréhension :  » Entre ces familles et la police, il y a beaucoup de méfiance des deux côtés. Exemple : une gardienne de la paix fait une perquisition au moment où la mère donne le sein. Dans la procédure est noté : « Ne relevons pas l’outrage à agent » ! Ce genre de réaction suscite chez les parents le sentiment que les institutions les méprisent. Alors, certains sont solidaires de leurs gamins. Police, justice, école, pour eux, c’est pareil.  » On tape dessus, on ne croit plus en rien.  » Avec ce discours victimaire à la maison, le gamin sent une légitimité à caillasser la police.  » l

Marie Huret et Delphine Saubaber, avec Aurélien Lalann

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