TINA réunit des circassiens, une chanteuse et des musiciens, les premiers interagissant avec les derniers par le biais de portés acrobatiques. © FRED LIMBRÉE BOERMANS

Main dans la main

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Le Zomer van Antwerpen et le Royal Festival de Spa accueillent TINA, le nouveau spectacle pluridisciplinaire de Patrick Masset. Où le jazz rencontre l’acrobatie circassienne dans des ascensions collectives.

La Covid a interrompu la tournée internationale, en cours depuis 2018, de Strach – a fear song, sa création précédente saluée par le Prix Maeterlinck du meilleur spectacle de cirque. Patrick Masset estime à 140 le nombre de dates annulées. « On tournerait encore maintenant », soupire-t-il. Six mois après les premières mesures de confinement, le metteur en scène fondateur (en 1994) du Théâtre d’Un Jour a décidé de passer à autre chose, et d’écrire un nouveau spectacle, TINA, qui, après quelques représentations devant un public ultraréduit, voit enfin le jour « en grand », à Anvers et Spa, avant d’ouvrir la saison de l’Atelier Théâtre Jean Vilar (1).

Il n’y a pas d’alternative: il faut absolument quitter le capitalisme, tout ce système dont la Covid a montré les failles.

TINA. L’acronyme est célèbre, qui synthétise le slogan politique attribué à Margaret Thatcher, Première ministre du Royaume-Uni de 1979 à 1990: « There is no alternative », « Il n’y a pas d’alternative », sous-entendu au capitalisme et à la mondialisation. Patrick Masset, lui, retourne la formule: « Il n’y a pas d’alternative: il faut absolument quitter le capitalisme, tout ce système dont la Covid a montré les failles. » Et de citer aussi Kafka qui, dans son journal, qualifiait d' »assassins » ceux qui répètent inlassablement la même chose, sans oser sortir des rails.

Chemins forestiers

Sortir des rails, Patrick Masset connaît. Son parcours est parsemé de virages en épingle. Né en Colombie-Britannique (Canada) de parents belges, il revient au Plat Pays après un détour par la Suisse et poursuit des études en philosophie. « A 18 ans, j’étais naïf et je rêvais d’avoir des réponses aux questions existentielles », confie-t-il. Pour faire plaisir à sa mère, il passe aussi l’agrégation. Sa leçon publique de fin de formation, autour des rapprochements à faire entre Heidegger et Picasso, se solde par une standing ovation des élèves. Mais un des professeurs, membre du jury, blanc de colère face aux méthodes hors norme du futur agrégé, lui fait promettre de ne jamais enseigner la philosophie. « De toute façon, en dernière année d’études, j’avais appris que Hannah Arendt avait déclaré qu’à l’exception de Kant, il n’y avait pas un philosophe qui n’avait pas participé à une dictature. J’ai été brisé par cette découverte », se rappelle-t-il.

Philosophe, il ne sera donc pas, préférant suivre les voies de traverse qui l’ont mené vers le théâtre, sa passion initiale. Mais la philosophie reste présente. Son premier spectacle en solo, Holzwege, emprunte son titre à… Heidegger et ses Chemins qui ne mènent nulle part, ces sentiers forestiers qui finissent engloutis par la végétation, en impasses.

Après avoir collaboré avec Yves Hunstad et Eve Bonfanti ( » Holzwege était une mauvaise copie de leur Tragédie comique, que j’ai vue douze fois. Quand j’ai découvert ce spectacle, j’étais comme fou. Je me disais: qu’est-ce que c’est que cet ovni? »), il plaque tout pour recommencer à zéro, en France, en théâtre de rue. Plus tard, alors qu’il déclare à l’époque « ne pas aimer le cirque », il s’allie pendant plusieurs années à la compagnie circassienne Vent d’autan. En 2008, il rentre en Belgique, achète un chapiteau permanent et s’installe loin de tout, à la campagne, du côté de Beauraing, en province de Namur.

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© FRED LIMBRÉE BOERMANS

Du corps, et basta!

Patrick Masset aime collaborer avec des artistes circassiens, mais il avoue qu’avec ceux qui travaillent avec des agrès (comme les balles de jonglage, les trapèzes, les trampolines…), « ça ne marche pas »: « Je préfère ceux qui font du main à main, des portés acrobatiques. Là, c’est du corps, et basta! » Et même si sa compagnie est subventionnée par un contrat-programme en cirque, il refuse l’étiquette facile de « cirque » pour ses créations, préférant parler de « spectacles pluridisciplinaires ». « La place de la chanteuse est importante », souligne-t-il à propos de TINA. Car comme dans Strach, TINA réunit des circassiens, une chanteuse et des musiciens live, les premiers interagissant avec les derniers par le biais de portés acrobatiques. Dans des élans collectifs symboliquement opposés à la concurrence féroce typique de la loi du marché.

Patrick Masset garde ce principe, mais change d’ambiance: alors que Strach se déroulait sous le chant lyrique de la soprano Julie Calbete, TINA se la joue jazzy, avec au chant Tamara Geerts (pur hasard, Tamara est le prénom acronyme alternatif, « There Are Many Alternatives Ready and Available »), formée au Jazz Studio à Anvers, le guitariste Laurent Stelleman et le contrebassiste Sal La Rocca. « Le choix du jazz est lié à la capacité des jazzmen/women de récréer les standards, précise Patrick Masset. Ils réinventent sans cesse le possible et luttent contre les « assassins » de Kafka. » Sus aux meurtriers!

(1) TINA: jusqu’au 29 août au Zomer van Antwerpen, les 9 et 10 août au Royal Festival de Spa, du 22 au 24 septembre à l’Aula Magna à Louvain-la-Neuve.

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