Made in USA

Pour André Oosterlinck, recteur de la KULeuven, nos campus ne pourront plus ignorer longtemps le modèle américain

Nous devons évoluer vers différentes sortes d’universités et une répartition des tâches.  » Plaidoyer pour une hiérarchisation à l’américaine ? Le recteur de la KULeuven (Katholieke Universiteit Leuven), André Oosterlinck, est l’un des rares en Belgique à ne pas s’en défendre. En raison de la gravité de la situation ? A la fin de 2003, un palmarès effectué par l’université de Shanghai a créé l’émoi, spécialement en France, où les universités se sont désolées de ne voir figurer la première des leurs, Paris-VI, qu’en… 65e position des meilleures institutions au monde. Le Top 15 est trusté par les campus américains, à l’exception des 5e et 9e places, occupées par les britanniques Cambridge et Oxford. La Belgique n’apparaît qu’en 100e position, grâce à Gand. Bien sûr, ce type de classements est critiquable. Mais, de là à contester la suprématie anglo-américaine…

Le Vif/L’Express : Nos universités sont-elles en crise ? Faut-il craindre Bologne et une mobilité accrue de nos savants ?

E André Oosterlinck : La dimension internationale est aussi vieille que les universités, issues de l’Europe du Moyen Age. Les longs voyages d’études n’étaient pas inhabituels. Les universitaires parlaient une seule langue : le latin. Ensuite, le concept d’université a été exporté d’Europe vers le monde entier, notamment par la colonisation. Au xixe siècle, en pleine révolution industrielle, l’Allemagne, où beaucoup d’intellectuels étrangers étudiaient, a été la Mecque de la science et inspira des universités américaines comme le Massachusetts Institute of Technology (MIT) et Princeton, mais aussi Harvard et Yale. Actuellement, nous vivons une accélération de l’influence internationale. Mais, désormais, en sens inverse. Le modèle, aujourd’hui, ce sont les Etats-Unis.

Le chancelier allemand veut limiter le réinvestissement à quelques universités d’élite. L’américanisation des campus est-elle inévitable ?

E Celui qui voudra compter dans l’espace sans frontières de la connaissance devra se mesurer aux meilleurs, donc aux Etats-Unis. Je ne fais pas de réclame pour le système américain. Il serait naïf de vouloir le transplanter en Europe. Mais, dans un contexte de globalisation croissante, qu’on le veuille ou pas, on y sera confronté. Ses caractéristiques ? Les Etats-Unis dénombrent environ 3 500 institutions d’enseignement supérieur, avec de très grandes différences entre les simples  » community colleges « , à peine meilleurs que nos écoles secondaires, et Harvard ou Yale, dont on parle tout le temps. Après la Seconde Guerre mondiale, un rapport a conseillé de concentrer les moyens, de faire des choix. Aujourd’hui, une centaine d’universités dites de recherche ont émergé, dont 61 font partie de l’Association of American Universities. Ce groupe restreint se taille la meilleure part de tous les financements publics et privés. Harvard, par exemple, avec 19 500 étudiants, a un budget annuel de quelque 2,5 milliards d’euros. Celui de la KULeuven (29 000 jeunes) tourne autour de 400 millions d’euros ! (NDLR : le budget de l’UCL est de 300 millions pour 20 500 étudiants).

La démocratisation de l’enseignement supérieur est-elle en danger ?

E A la base, le système américain est démocratique. Le taux de participation des jeunes à l’enseignement supérieur est tout de même de 52 % (pour 60 % en Flandre). Mais, au sommet, ses universités de recherche sont incontestablement très sélectives. C’est la méritocratie. Seuls les meilleurs y accèdent, parfois après être passés par un community college. Grâce à un système de prêts, mais aussi de bourses, il ne s’agit pas nécessairement des plus riches. Enfin, le système est particulièrement ouvert aux étrangers, puisqu’il attire, à lui seul, 31 % des jeunes qui étudient dans un pays industrialisé de l’OCDE ( NDLR : Organisation de coopération et de développement économiques) autre que le leur.

Serait-il imaginable de favoriser, en Belgique, comme en Allemagne, des facs d’élite et/ou d’augmenter les droits d’inscription, comme en Grande-Bretagne ?

E Il faut maintenir l’offre actuelle au niveau des candidatures ( NDLR : rebaptisées baccalauréats dès septembre prochain), afin que les universités restent proches de leurs utilisateurs. S’il nous faudrait davantage de moyens pour soutenir la comparaison avec les Etats-Unis, je ne suis pas favorable à une augmentation du minerval. Mais cette accessibilité suppose une vigilance accrue en matière de qualité, de gestion, de financement sain et croissant. Ainsi, pour les masters, où il y a peu d’étudiants, les nouveaux moyens dégagés à l’avenir devraient, selon moi, être davantage concentrés, surtout quand il s’agit de laboratoires coûteux. Pour les masters les plus spécialisés, comme les nanotechnologies, la sinologie ou le droit européen, par exemple, il faudrait réduire l’offre de formations dans les différentes universités et ne plus financer que leurs points forts.

L’opinion publique est-elle consciente de l’enjeu scientifique ?

E La Belgique est en danger, mais elle somnole. Les entreprises, par exemple, se plaignent de la hauteur des salaires et des charges patronales. Mais il ne suffit pas d’abaisser le coût du travail pour être compétitif par rapport à la Chine, au Japon ou à la Corée, il faut être plus innovant. Les gens, quant à eux, ont de fortes attentes en matière de santé, de nouvelles thérapies contre le cancer… Les problèmes de société deviennent toujours plus complexes. Les responsables politiques ne peuvent apporter des solutions qu’aux plus simples d’entre eux. Ils doivent être réélus régulièrement. Leur action ne dépasse donc pas le court terme. Pour une vision globale sur des enjeux compliqués, beaucoup d’études sont nécessaires. Les universités agissent comme des centres de réflexion. C’est pour cela que, dans le financement public, elles doivent être une priorité, au même titre que la santé, la sécurité sociale, la justice et de bonnes infrastructures. C’est primordial pour qu’une démocratie fonctionne.

D.K.

 » Les problèmes de société sont toujours plus complexes. Le politique ne peut résoudre que les plus simples . Pour les autres, les universités sont nécessaires « 

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