L’ouvre au Rouge

Une exposition Egon Schiele est toujours un événement. A Londres, le marchand Richard Nagy inaugure sa nouvelle galerie avec 45 ouvres sur papier. Un must.

GUY GILSOUL

Le nom de Richard Nagy est une référence. Habitué des plus grands rendez-vous du marché de l’art (Bâle, Paris et Maastricht), il prête ses £uvres aux plus prestigieux musées et, parmi les pièces les plus convoitées, sa collection d’aquarelles et dessins d’Egon Schiele. Originaire de Budapest où son père meurt en 1918, le virus de l’art atteint le futur galeriste en Australie où il vit avec ses grands-parents. Or ceux-ci ont fui l’Europe en 1938 en emportant avec eux un ensemble de meubles et d’objets réalisés par les Wiener Werkstätte (dont l’un des chefs-d’£uvre n’est autre que le palais Stoclet, à Bruxelles). Il n’en faut pas davantage à Richard Nagy pour aiguiser son regard et sa sensibilité à l’esthétique de ce mouvement pluridisciplinaire des premières années du XXe siècle aux expositions duquel participèrent Gustave Klimt et… Egon Schiele. Du coup, il entame des études d’histoire de l’art et rejoint bientôt l’équipe de Sotheby’s à Londres. Nous sommes en 1976. En quelques années, il s’impose comme le spécialiste de la peinture autrichienne et allemande des années 1900-1930.

Dès 1985, il entre en contact avec les collectionneurs historiques de Schiele à Vienne et leur achète ses premières pièces. Quatre ans plus tard, il ouvre sa propre galerie Doven Street qui s’impose d’emblée avec un menu alléchant : Klimt et Schiele d’abord, les acteurs de l’expressionnisme des années 1920 ensuite, mais aussi Alfred Kubin, Odilon Redon et, plus près de nous, Francis Bacon ou encore Lucian Freud. Excusez du peu. Aujourd’hui, pour marquer aux fers rouges, l’inauguration de sa nouvelle galerie, c’est donc Egon Schiele qui est à l’honneur avec un ensemble de 45 dessins, gouaches et aquarelles millésimés entre 1910 et 1918. Or ils sont nombreux et toutes générations confondues à se passionner pour ces £uvres longtemps considérées comme scandaleuses. Rappel des faits.

Sexe, fièvre et volupté

Aimer un dessin d’Egon Schiele, c’est reconnaître en la sublimant cette part de pulsion souterraine souvent liée à la culpabilité. La nudité offerte sur ces feuilles tracées au crayon, au fusain et à l’aquarelle ignore la pudeur mais parle aussi de peur. Offerte, elle jette au voyeur le désir qui est le sien. Ou alors celui de l’artiste. Exprime-t-il l’amour ou la peur de l’amour, la tendresse ou l’appel obsédant de la mort ? Le contexte de la ville de Vienne à l’heure de son agonie annoncée explique en partie cet art d’une ultime révolte qui, dans le sexe, cherche le paradis déjà perdu. Gustave Klimt avait donné le ton, mais dans les ors et les soieries. La lascivité l’emportait sur fond de byzantinisme décadent. L’homme était un prince vénéré. La bourgeoisie était à ses pieds et les belles ravies de participer à la fête.

Egon Schiele appartient à une autre race :  » Le diable lui-même a dû te cracher dans ma classe « , s’exclame son professeur de dessin. Oui, le jeune gaillard qui entre bien avant l’âge requis (il n’a que 16 ans) à l’Académie des beaux-arts de Vienne est un rebelle profond. Un détour par sa biographie s’impose dès lors à tous ceux qui voient, dans ses premières £uvres, la présence d’un défi, une sorte de règlement de compte. Mais avec qui ? Son père est chef de gare. Un homme que tout porte à croire sérieux mais qui mourra assez tôt de la syphilis. Gamin, Egon est déjà un obsessionnel. Ses jeux : le train miniature et le dessin. Dans ses cahiers, il multiplie les images ferroviaires et, de plus en plus au fil des ans, les portraits de ses s£urs. L’école, en clair, n’est pas son truc. Le voilà doubleur puis encore doubleur. A 14 ans, alors que monte la sève en lui, il n’a pour condisciples que des petits de 11 ans. A qui peut-il parler des images qui se pressent, plus interdites que jamais dans son cerveau qu’il croit bien malade ? Alors, comme toujours et pour toute réponse, il empoigne son crayon. Et rêve d’une liberté totale que seul donne le statut d’artiste. Serait-il un jour l’égal du grand Klimt dont tout le monde parle et dont la rencontre à 17 ans sera déterminante ?

A l’Académie de Vienne, la même qui refusera l’inscription d’un certain Hitler un an plus tard, il s’ennuie très vite. Seul l’exercice du croquis chronométré lui plaît. La ligne court, tourne, oblique, se cabre, repart, se rebiffe, s’étire comme parfois elle le fait dans le Jugendstil. Ah oui, il aime cela surtout quand il s’agit, de cette manière, de contenir toute la beauté explosive d’un corps de femme. Mais on le sait, cet enthousiasme pour le contour nerveux, empressé, exalté vient aussi d’un désir terrifiant de chair bien vivante. Osera-t-il ? Oui, bientôt, il côtoie les jeunes prostituées et se découvre à la fois fasciné et terrifié par les vagues et les ressacs de l’amour physique qui désormais le nourrissent. Dans ses autoportraits, on le découvre émacié, blessé, attaqué de toutes parts, maigre à faire peur avec ses longs doigts de chasseur rapace et ses yeux affolés.

Accusé et condamné

Nous sommes en 1911, Schiele a 21 ans. Son nom circule déjà dans les milieux d’amateurs. Wally en a 17 et pose pour Klimt. Entre Schiele et elle, ce sera l’amour fou, l’amour libre, l’amour parce que l’art le vaut bien. Son £uvre vit du scandale qu’elle provoque dans le milieu viennois. On connaît la suite. Lors d’un séjour à la campagne, une de ses très (trop) jeunes modèles tombe amoureuse de lui. A-t-il répondu à ses avances ? Non, décrétera la justice. Mais, pour l’heure, il est bel et bien accusé et condamné à vingt-quatre jours de prison et trois jours supplémentaires pour avoir propagé de l’art pornographique. Ce sera le tournant de sa vie. Quand il retrouve la liberté, son but est clair. Désormais, il veut travailler sans relâche, graver, dessiner, peindre avec un seul but : parvenir à la reconnaissance de son génie en évitant les ennuis. Juste en face de son atelier vit une famille bourgeoise. Schiele se lie d’amitié avec les deux filles de la maison, Adèle d’une part, Edith d’autre part dont il tombe amoureux. Ils se marient en 1914. Adieu Wally et les modèles de ses premiers fantasmes. Sa nouvelle épouse est pudique. Elle hésite avant de poser nue pour son sulfureux mari. Adèle de même. Les £uvres changent de ton. Les courbes font place aux anguleuses rencontres graphiques, la couleur accompagne le dessin à la manière d’un contrepoint musical. Seuls les autoportraits témoignent encore d’une tension persistante. Combien de temps Schiele vivra-t-il cet intermède ? Quelques mois. La guerre le transforme en soldat mais pas en héros. Les autorités militaires le protègent. Après tout, Schiele est un artiste à la mode et d’une certaine manière prisonnier de sa réputation. Alors, dès l’armistice signée, il relègue Adèle au rôle de femme au foyer, invite toutes celles qui veulent poser nues et libérées. Comme Klimt avant lui, il joue la carte de la célébrité. A l’exposition de la Sécession à Vienne en 1918, il occupe tout le hall principal. La plupart des £uvres présentées sont vendues. Puis viennent d’autres succès à Zurich, Prague, Dresde. Il n’en profitera guère. 1918 est aussi l’année d’une terrible épidémie qui fera plus de morts que la Première Guerre mondiale : la grippe espagnole. Edith en sera une des victimes. Quelques jours plus tard, la maladie terrassera Egon Schiele. Il avait 28 ans.

GUY GILSOUL

Egon Schiele, Women, Richard Nagy Gallery, 22, Old Bond Street, Londres. Jusqu’au 30 juin. Du mardi au samedi, de 12 à 17 heures. www.richardnagy.com/gallery

Bruxelles-Londres en 1 h 51, www.sncb-europe.be

Exprime-t-il l’amour ou la peur de l’amour?

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