Louis Michel  » Scinder BHV, tout est dans la manière « 

Indulgent et compréhensif pour l’évolution d’Yves Leterme, Louis Michel, député européen MR et homme fort des réformateurs, invite à une très grande réforme de l’Etat. Sans tabous. Même sur BHV.

Le Vif/L’Express : Yves Leterme en rassembleur des Belges, chantre du  » fédéralisme de coopération « , d’une modération exemplaire sur le dossier BHV. C’est ce qui s’appelle tourner casaque ?

Louis Michel : Quand vous exercez une fonction aussi importante, aussi prestigieuse, que celle de Premier ministre, vous vous conformez à ce qu’on attend de vous dans cette fonction. A moins de ne pas être un homme d’Etat.

La fonction peut-elle à ce point métamorphoser l’homme ?

Oui. Quand je suis devenu informateur du roi ( NDLR : en 1999), j’ai ressenti intérieurement une vraie renaissance. Lorsqu’on est investi de ce genre de mission, on quitte le banal et le court terme ordinaire ou spéculatif, pour se trouver face à un devoir d’éternité. Oui, on peut devenir un autre homme.

Ce double langage, l’un destiné à la Flandre et l’autre à l’usage de la Belgique, n’est-il pas une marque de fabrique du CD&V et de ses dirigeants ?

C’est le lot de tout dirigeant du parti qui fournit le Premier ministre. Guy Verhofstadt (Open VLD), aussi, a tenu un discours très flamand quand il était dans l’opposition.

Que de chemin parcouru depuis le parcours d’Yves Leterme à la tête du cartel CD&V-N-VA puis du gouvernement flamand. Une révolution mentale ?

Il est probable qu’Yves Leterme, devenu Premier ministre, a mesuré qu’aller trop loin et trop vite dans une régionalisation brutale, c’était hypothéquer la capacité financière, politique et économique des Régions. Peut-être prend-il aussi la mesure de la valeur ajoutée d’une Belgique unie, je ne dis pas unitaire. Il a enfin perçu, à l’instar des autres leaders flamands, à quel point les esprits ont terriblement évolué du côté francophone. Ce qui justifie sa prudente patience.

Les francophones y sont donc pour quelque chose dans la  » conversion radicale  » d’Yves Leterme, dixit le PS Philippe Moureaux ?

Yves Leterme est convaincu que les francophones sont de plus en plus acquis à l’idée d’une très grande réforme de l’Etat. La Belgique ne peut pas vivre dans un formatage qui n’est plus naturel. Une plus grande responsabilisation des Régions est inscrite dans les astres.

Leterme n’a donc pas le monopole d’un autre discours communautaire…

Non, et malheureusement les francophones ont commis une erreur en 2007. Le MR n’en est pas responsable mais il a été condamné à s’aligner sur les autres partis francophones. Surtout sur Mme Milquet, qui a cédé à une sorte de peur panique d’oser un dialogue communautaire. Son  » non  » brutal, apparu comme borné, irrationnel et donc suspect, a eu un effet de précipitation quasi chimique dans le subconscient collectif flamand et même francophone. En Flandre, des tas de gens modérés, voire unitaristes, n’ont pas compris le sens de ce  » non « . Ce qui n’a fait que crédibiliser les flamingants et les ultras flamands. La présidente du CDH n’a sans doute pas agi par conviction, mais par crainte de se faire avoir. La peur du novice, en somme. Dans un cursus politique, il y a un parcours initiatique : la capacité de gérer et de mettre en perspective, cela ne s’apprend pas tout de suite. C’est compréhensible, j’ai connu cela aussi.

Les francophones ont aussi fameusement viré leur cuti ?

Il y a trois ans encore, personne du côté francophone n’aurait pu envisager une régionalisation de la justice. Alors que, dans certains Etats fédéraux, la justice est régionalisée, purement et simplement. Je ne dis pas que j’en suis partisan. Mais si on responsabilise davantage les Régions et les Communautés dans ce genre de domaine, ce ne serait pas la fin du monde !

Scinder BHV non plus, ce ne serait pas la fin du monde…

Non, mais cela dépend de la manière. C’est autour de ce schéma-là qu’il faudra trouver une formule. Que Flamands et francophones abandonnent les tabous. Elargir Bruxelles en est un, parce que c’est toucher au souvenir, douloureux pour les Flamands, de la francisation de Bruxelles. On peut très bien trouver des voies et moyens pour donner des garanties sur ce plan. Pour peu que l’on soit créatif, des tas de formules existent pour que les droits des francophones et des Flamands soient respectés. L’autonomie fiscale ? On peut la négocier sans qu’elle soit préjudiciable aux francophones. On l’a déjà fait ! Je serai le dernier des séparatistes, mais aller beaucoup plus loin dans la responsabilisation des Régions, c’est possible. En Wallonie, on a les moyens de l’assumer.

Quitte à faire le lit d’un Etat CD&V dans le nord du pays et d’un Etat PS au Sud, comme le dénonce le président des FDF, Olivier Maingain ?

Ce sera essentiellement parce que les électeurs wallons le voudront. Mais l’Etat PS n’est pas une fatalité ! Que je sache, il n’a pas encore la majorité absolue en Wallonie ! Il a fallu la connivence opportuniste du CDH avec le PS pour exclure un courant, le mien, diantrement utile à la Wallonie pour créer une culture de la responsabilité et de la créativité. Que voulez-vous ? Le peuple a toujours raison.

La Wallonie est capable de se prendre en main ?

Oui. En arrêtant de gérer une sorte de pauvreté supportable, par une politique de responsabilisation. La puissance publique wallonne n’est pas un appareil distributeur d’avantages divers. On doit expliquer aux Wallons que ce sera dur et long pour en sortir, que l’on doit assumer nos difficultés et relever nos défis. Guy Spitaels ( NDLR : ex-président du PS puis ministre-président wallon) avait utilisé cette formule. Le problème, c’est qu’il ne l’a jamais appliquée.

Le brutal revers de fortune de la Flandre sur le plan économique rend-il le moment propice à plus de souplesse dans une négociation Nord-Sud ?

Je me refuse à utiliser cet argument. On ne peut donner le sentiment que le malheur de l’autre pourrait être un argument à utiliser en notre faveur. Il n’y a aucune raison de ne pas faire preuve de solidarité interpersonnelle envers la Flandre.

ENTRETIEN : PIERRE HAVAUX

Louis Michel  » Mme Milquet a cédé à une sorte de peur panique d’oser un dialogue communautaire. « 

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