L’opéra en son miroir

L’Opera Seria de Florian Leopold Gassmann est à l’affiche de La Monnaie. Le Vif/L’Express s’est faufilé dans les coulisses pour assister aux répétitions de cette comédie mordante… Et vous raconte les derniers préparatifs.

Au programme : Opera Seria (1). Une pièce du XVIIIe siècle sur un opéra de la même époque. L’histoire d’une troupe dont les chanteurs sont égocentriques, l’impresario arrogant et où le compositeur et le librettiste se disputent le génie de l’oeuvre. Soit une pièce dans la pièce. Comment répète-t-on un opéra sur… la répétition et la représentation d’un opéra ? Nous avons assisté aux derniers ajustements.

Premier acte : arrivée des personnages.

Il est 13 h 50. A quelques minutes de la première répétition avec orchestre, les lieux sont étrangement vides, seulement occupés par le metteur en scène britannique Patrick Kinmonth. Dandy chic, lunettes épaisses et barbe blanche. Son oreille se tend lorsqu’une sonnette retentit. La scène inclinée et coupée en son centre se remplit peu à peu. Les quarante musiciens de l’orchestre B’Rock arrivent au compte-gouttes et s’installent pour se mettre au travail sans tarder.  » Il faut être prêt, avoir déjà accordé notre instrument et joué quelques notes avant que le chef n’arrive car René Jacobs n’attend pas.  »

Les divas, les mères, le directeur, le chorégraphe, les danseurs, les solistes : tous les personnages de l’Opera Seria (lire aussi page 79) se pavanent sur le plateau. Aujourd’hui, on répète le premier acte. Le métier de Patrick Kinmonth consiste, selon ses propres dires, à  » se jeter d’une fenêtre en espérant qu’il y ait un matelas à l’arrivée « . Paradoxalement, il se sent libre et heureux. C’est sa dixième mise en scène et il sait que ce qu’il fait lui va comme un gant. Soudain, les lumières se tamisent, le silence tombe. René Jacobs rejoint son pupitre. Les techniciens retirent les draps déposés sur les éléments du décor. Les fausses bougies s’allument. A quelques mètres des pieds des spectateurs imaginaires, des tables de maquillage s’illuminent. Les divas se font pomponner. René Jacobs annonce le début de la répétition.

Deuxième acte : la répétition.

Une chanteuse se promène dans les coulisses de cet opéra d’autrefois. Elle est vêtue d’une robe d’époque et de longs gants, mais ses créoles aux oreilles et ses bottes en cuir trahissent déjà sa métamorphose trop rapide. Un autre soliste a enfilé ses chaussures de scène, à talons et à boucles, tandis qu’un troisième arbore un peignoir de satin noir par-dessus son jeans. Les portraits dépeints par le compositeur et le librettiste sont pleins d’esprit et dévoilent avec une ironie mordante une fine connaissance des coulisses de l’époque. De l’époque seulement ? Car tout cela n’a pas vraiment changé…

Les chanteurs se plaisent à incarner leur propre caricature et le rôle joué par cette caricature, façon poupées russes. Tous évoluent dans une pièce du XVIIIe siècle à la mise en scène moderne. Il faut se coucher, se lever, bouger rapidement, respecter la battue du chef. Les solistes ne peuvent pas jouer sur leur immobilité pour protéger leurs qualités vocales.  » Ce sont des athlètes héroïques, un peu comme Roger Federer. Pour être un bon athlète, l’esprit doit être aussi engagé que le corps. C’est la même chose pour l’opéra « , avance Patrick Kinmonth, pour qui les chanteurs doivent aussi posséder un mélange subtil d’intelligence et d’autodérision pour jouer ces rôles. On rit sur le plateau. La soprano coréenne Sunhae Im (Porporina) s’est levée tard. Elle porte des baskets compensées à paillettes et un jupon rosé. Elle se délecte de son personnage, méchant et inexpérimenté.  » De toute manière, dans cette pièce, toutes les femmes sont méchantes.  »

Au vu des mesures d’économie engagées par La Monnaie, Patrick Kinmonth réutilise les costumes de ses productions précédentes. Certains sont modifiés, d’autres réutilisés tels quels pour l’opéra. Un peu comme au XVIIIe siècle, où les mêmes costumes servaient d’une production à une autre. Quand Sunhae Im se glisse dans sa tenue pour la première fois, elle sursaute.  » On doit se concentrer sur beaucoup d’autres choses, donc on espère toujours que le costume sera parfait au moment de l’essayage. Seulement, quand ça arrive, il y a toujours de petites choses à ajuster.  » Quelques centimètres de trop à la taille et un pli à faire à la poitrine. Les retouches sont réalisées par les quarante artisans des ateliers de La Monnaie.

Sans oublier les perruques. Sur scène, on note les adaptations à faire.  » Parfois, une coiffure n’est pas assez gonflante, une autre doit changer de couleur ou doit être recoupée. « Patrick Kinmonth fixe les mesures et la chorégraphie au cours des répétitions. Il monte souvent sur le plateau.  » La plupart du temps, tout le monde est présent sur la scène en même temps. Je dois donc y rester et construire l’histoire avec chacun.  »

Une danseuse observe la scène en s’étirant. Les autres répètent dans le couloir. Le chorégraphe fredonne et précise un mouvement.  » Beaucoup de types d’arts sont réunis sur ce plateau mais notre plus grand défi est de danser dans des costumes qui prennent beaucoup de place. Sans oublier qu’il faut s’adapter à l’orchestre et être parfaitement synchronisés. « Un violoniste prend des notes au crayon. Les musiciens ont découvert la partition il y a dix jours : il reste donc des détails à fignoler.  » La musique de cet opéra est une langue qu’on connaît bien. Comme celle de Haydn ou de Mozart. Seuls quelques passages compliqués sont à travailler.  » René Jacobs et les instrumentistes prennent le temps de se connaître, de répéter ensemble et de se trouver. L’orchestre est positionné au milieu du décor, comme les témoins d’une répétition factice.

Ici, on s’amuse de ce que le matériel du livret est la base du métier de ces artistes. Une authentique mise en abyme. On voyage de maison d’opéra en maison d’opéra – ce qui fait réellement partie du métier. Et pendant les répétitions, il n’y a rien que les chanteurs ne puissent dire sur eux-mêmes qui ne soit pas au même moment prévu et écrit dans la pièce :  » J’ai mal au dos.  »  » J’ai la voix enrouée aujourd’hui.  » A travers ces citations directement tirées d’un livret du XVIIIe siècle, la concordance avec aujourd’hui se produit constamment – étrange, ironique, signifiante.

Troisième acte : la représentation.

Au moment où les premières notes vont retentir, tout le monde retient son souffle. Tout est bouclé. Ou peut-être pas.  » Ce n’est jamais complètement prêt, même lors de la dernière représentation. Un opéra, c’est quelque chose d’organique, qui évolue et qui change, souffle encore Patrick Kinmonth. C’est comme un jardin où les plantes ne poussent pas toutes à la même vitesse. Certaines grandissent plus vite que d’autres.  » Il s’agit donc d’être au plus proche d’une production exacte. Mais exacte comment ? Car ne dit-on pas que chaque représentation est unique ?

(1) Au Cirque Royal, à Bruxelles. Jusqu’au 17 février. www.lamonnaie.be

Par Saskia de Ville

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