L’opéra du fantôme

Pavanes et javas sur la tombe d’un professeur, par Hubert Nyssen, Actes Sud, 363 p.

Ce n’est pas pur hasard si le personnage central du dernier roman d’Hubert Nyssen û qui fourmille de noms d’une excentricité joyeuse et futée û s’appelle Bruno Bonopéra. Opéra à plus d’un titre : la vie de ce professeur de lettres relève elle-même d’une étrange dramaturgie, alors que ses ombres et clartés se révèlent, après sa mort, à travers des partitions très personnelles jouées par ses proches autour de son fantôme : ces pavanes et javas qui font danser le titre du roman. Distribution des rôles successifs : Miossec, l’ami de toujours, la fille aînée Laure, la cadette Juliette (épouse Renversée), la redoutable concubine Irma Soulier, l’étudiante et disciple chinoise appelée Margot par commodité. Ce qui n’exclut pas, portées par ces voix, des présences tout aussi déterminantes dans la vie du défunt : et même davantage pour ce qui est de Paulina Masdeclaire, la jeune femme idolâtrée et qui deux fois se dérobe (d’abord par son mariage, ensuite par sa mort), celle, aussi, de la navrante Fernande Tintant, la femme légitime, épousée par dépit et sauvagement égorgée, après viol, par un inconnu au pied de l’Acropole.

Ce rapide survol du générique et des protagonistes n’a d’autre prétention que d’évoquer peu ou prou un aspect de la  » façon Nyssen  » qui fait un des attraits majeurs de son £uvre. A commencer par ce regard de démiurge amusé, voire facétieux, qu’il pose sur ses personnages. En prenant un plaisir sensuel à nourrir leurs singularités de l’énorme acquis de son érudition et d’une insatiable curiosité. Avec un art de les accommoder qui les rend hautement savoureuses. Conditions idéales pour que les références culturelles excluent la pédanterie ou que les flirts poussés avec la pensée philosophique prennent des allures de légers madrigaux. Propos sur la nature du temps, sur l’identité et le mystère des êtres, sur la mort, toujours aussi présente et qui filigrane une sensualité allègre, le coït inspirant, notamment, des variations lexico- logiques réjouissantes. Mais, une fois encore, c’est l’écriture elle-même û toujours aussi fluide et brillante û qui dicte les règles d’un jeu de miroirs ou d’emboîtements, où l’auteur û dont on devine au passage des bribes d’autoportrait û délègue à un de ses personnages la responsabilité d’une demi-fiction dans la fiction, dont il pourrait être lui-même une moitié d’acteur.

de ghislain cotton

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