» L’ONU n’a aucune indépendance « 

Ancien secrétaire général adjoint de l’ONU, l’Irlandais Denis Halliday fut coordinateur de l’aide humanitaire en Irak de 1997 à 1998. Il confie aujourd’hui les raisons de sa colère

Rien ne destinait Denis Halliday à être un jour l’invité des forums altermondialistes. L’Irak, pourtant, a tout changé chez cet Irlandais affable et distingué. Ancien haut fonctionnaire international, l’homme est devenu un adversaire résolu de la politique étrangère étasunienne. Conclusion imprévue d’un parcours jusque-là sans remous… Titulaire d’un doctorat en économie, géographie et administration publique, Denis Halliday rejoint les Nations unies en 1964. Il y restera plus de trente ans. Après avoir occupé plusieurs postes en Asie du Sud-Est, il est rappelé au siège de l’organisation, à New York, où il devient secrétaire général adjoint chargé des ressources humaines. En septembre 1997, il est nommé coordinateur de l’aide humanitaire à l’Irak. A ce titre, il doit notamment gérer le programme  » pétrole contre nourriture  » qui permet au pays de vendre une quantité limitée de pétrole pour pouvoir acheter des biens de première nécessité. Une mission dérisoire, selon Halliday, qui démissionne après treize mois pour dénoncer les sanctions qui pèsent sur l’Irak. Depuis lors, la charte des Nations unies ne le quitte plus.  » C’est ma bible « , dit-il. Le message qu’elle contient est toutefois de moins en moins écouté.

Le Vif/L’Express : Vous étiez un des plus hauts responsables des Nations unies. Pourquoi êtes-vous aujourd’hui aussi critique vis-à-vis de votre ancien employeur ?

Dennis Halliday : J’aimais profondément les Nations unies. En tant que coordinateur de l’aide humanitaire en Irak, je pensais qu’il serait possible de faire du bon travail, d’aider réellement la population. Mais je me suis rendu compte que l’ONU n’avait aucune indépendance, qu’elle était surtout là pour servir les intérêts des Etats membres. En Irak, ma fierté de travailler pour cette organisation s’est définitivement éteinte. Dès les premiers mois après mon entrée en fonction, j’ai compris que nous ne faisions pas ce qu’il fallait. Les sanctions contre Saddam Hussein confortaient le régime en place, tout en provoquant chaque mois la mort de plusieurs centaines d’Irakiens. Ni le Conseil de sécurité ni le secrétaire général Kofi Annan ne peuvent prétendre qu’ils l’ignoraient. Régulièrement, ils étaient informés par mes rapports, ou par ceux de l’Unicef et d’autres responsables présents à Bagdad. Sans doute le programme  » pétrole contre nourriture  » a-t-il empêché une hécatombe pire encore, mais la famine était quand même là. Beaucoup d’Irakiens étaient privés de vitamines ou de sels minéraux. J’ai refusé d’aller plus loin, et j’ai présenté ma démission. Ce fut une décision douloureuse, bien sûr. Mais quand vous allez dormir, à la fin de la journée, vous êtes seul avec vous-même. Et vous devez décider où se situe la limite que vous ne voulez pas franchir. Ma ligne rouge, ce fut l’Irak.

Vous étiez opposé à l’embargo, mais aussi à une intervention armée contre Saddam Hussein. Face à une telle dictature, y avait-il cependant d’autres solutions ?

Le dialogue… N’oubliez pas que Saddam était l’ami des Américains. Le président Reagan lui a plusieurs fois fourni une aide financière. Au même moment, l’Europe lui vendait des armes. Tout le monde s’entendait très bien avec Saddam. On le considérait comme un brave gars. Il était notre allié contre Khomeiny et la République islamique d’Iran. Donald Rumsfeld, l’actuel secrétaire à la défense américain, s’est lui-même rendu à Bagdad pour le rencontrer (NDLR : en 1983). C’est seulement quand il a eu la mauvaise idée d’envahir le Koweït que Saddam Hussein est devenu un  » sale type « . A ce moment-là, toutes les puissances occidentales se sont exclamées en ch£ur qu’il représentait un danger pour la démocratie.

Vous ne pouvez pas nier que Saddam Hussein était un tyran féroce.

Qu’il le fût ou pas, il était avant tout le dirigeant d’un Etat souverain. Il faut lire la charte des Nations unies : rien ne permet aux Etats-Unis, ou à n’importe quel autre pays, d’attaquer un Etat souverain pour renverser un régime qui les dérange. Ce n’est pas acceptable au regard du droit international. La seule issue possible, c’était le dialogue. Il aurait fallu envoyer en Irak des missions pilotées par l’ONU ou les Etats-Unis eux-mêmes. Mais personne n’a donné une chance au dialogue… Les Etats-Unis avaient prévu d’attaquer l’Irak, et ils l’ont fait. Ils voulaient briser l’Irak parce que c’était le plus puissant des Etats arabes et qu’il constituait un obstacle à leurs visées hégémoniques.

Vous auriez pu dire cela il y a dix ans ?

Non. Bien sûr que non. En réalité, j’ai été éduqué en Irak. Ce pays a complètement bouleversé la vie du technocrate que j’étais. Je ne le regrette pas. En tant que fonctionnaire, vous avez beaucoup de contrain- tes. Vous êtes obligé de  » la fermer « . C’est ce que j’ai fait pendant trente-deux ans. Maintenant, je suis libre. Et j’aime être libre. Alors, j’en profite. Merci aux Irakiens ! Je leur dois beaucoup. Mais, pour eux, le prix à payer est lourd, beaucoup trop lourd…

Quelle est votre opinion sur une éventuelle intervention de l’ONU dans les prochains mois ?

L’ONU est déjà intervenue. L’an passé, le siège de sa délégation à Bagdad a été la cible d’un terrible attentat. Ce fut la conséquence directe de notre politique antérieure. Nous, les Nations unies, nous avons maintenu pendant plusieurs années des sanctions injustes contre l’Irak. Ensuite, nous avons collaboré à son occupation illégale par les Etats-Unis. Voilà pourquoi il y eut un attentat contre nous. C’est triste à dire, car j’ai perdu 24 collègues là-bas, mais c’est la stricte réalité. Selon moi, l’ONU ne peut intervenir en Irak tant que l’occupation militaire se poursuit. Elle ne devra y aller que si un gouvernement irakien, légitime et souverain, l’invite à venir. A ce moment, elle pourra apporter son aide pour l’organisation d’élections, le développement économique ou l’aide humanitaire. Tout ça, c’est le boulot de l’ONU. C’est sa mission. Mais elle ne pourra être menée que si cela correspond au souhait des Irakiens. Après tout, il est possible qu’ils préfèrent se débrouiller seuls, qu’ils considèrent que la communauté internationale leur a déjà apporté assez d’ennuis.

Mais si l’ONU ne fait rien, cela pourrait être perçu comme un abandon du peuple irakien.

C’est vrai. La décision est très difficile à prendre, car l’ONU aurait dû agir voici plusieurs années déjà. Elle aurait dû se sentir plus concernée par le sort de la population irakienne. Pourquoi ne l’a-t-elle pas été ? Parce que, en fait, l’ONU n’existe pas vraiment. Les Nations unies, ce sont en réalité 191 Etats membres, dominés par les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, eux-mêmes dominés par le Royaume-Uni et les Etats-Unis. Et ceux-là ne se soucient pas du sort de la population irakienne. C’est la vérité : ça ne les intéresse pas ! Le secrétaire d’Etat américain Colin Powell, ce charmant monsieur, a une position très claire :  » Des civils sont tués ? Ah, bon… Ce n’est pas notre business.  » Pour lui, seuls comptent les morts américains.

Sommes-nous en train d’assister à la mort des Nations unies ?

Cela se pourrait… L’organisation est très affaiblie par la crise irakienne. Elle a perdu sa crédibilité. Néanmoins, je préfère penser que c’est le début d’un changement vers une ONU plus démocratique. Le problème, c’est qu’il ne pourra pas y avoir de réformes tant que les grandes puissances préféreront assurer leur domination par la force plutôt que de veiller au respect du droit international. Actuellement, le secrétaire général obéit aux ordres du Conseil de sécurité. Il est téléguidé par les Etats membres qui lui disent dans quelle direction il doit aller. Or, normalement, son travail devrait trouver ses fondements dans la charte des Nations unies, la déclaration des droits de l’homme, le droit international, le protocole de Kyoto… Quand tous les Etats membres s’engageront à respecter ces textes-là, alors, il y aura un vrai espoir pour l’avenir de l’ONU. L’organisation ne sera jamais parfaite, mais on peut certainement l’améliorer. We will do it !

Entretien : François Brabant

 » Le problème, c’est qu’il ne pourra pas y avoir de réformes tant que les grandes puissances préféreront assurer leur domination par la force « 

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