L’ombre glorieuse d’Abdelkrim

Le mouvement berbère, confiné dans des cercles assez élitistes, offre une identité de substitution à ceux que désespère un certain chaos arabe

Au Maroc, le roi Mohammed VI a créé l’Institut royal de la culture amazigh. Ce n’est pas encore la reconnaissance pleine et entière du fait berbère, ce substrat ethnique, linguistique et culturel de toute l’Afrique du Nord jusqu’à l’Egypte, le Mali et le désert du Sahara. Mais c’est un petit pas, hautement symbolique, dans l’acceptation de la diversité. Une bouffée d’air à l’heure où un certain chaos arabe désespère les élites marocaines. Les Belgo-Marocains, après avoir caressé avec passion le rêve quelque peu idéalisé d’Al Andalous à l’époque du royaume de Grenade (viie -XVe siècle), se regardent avec curiosité dans le miroir berbère. Ils y découvrent Idrissi (xie et xiie siècle), descendant de la dynastie qui fonda la ville de Fès et qui voyagea dans toute l’Europe (y compris dans l’actuelle Belgique), le géographe Ibn Battuta (xive siècle) qui raconta son tour du monde dans Rihla. Le fondateur de la sociologie moderne, le  » Tunisien  » Ibn Khaldoun (xive siècle), lui-même d’origine andalouse, s’intéressa à leur histoire. Avant, il y avait eu les Phéniciens, les Carthaginois et saint Augustin, ainsi qu’une princesse, appartenant probablement à une tribu berbère juive, Kahéna, qui prit la tête de la résistance à l’envahisseur arabe, au viie siècle.

Le berbérisme n’est pas anti-islamique : il resitue la conversion du Maghreb à l’islam dans une histoire longue, sans idolâtrer pour autant l’arabe, langue sacrée du Coran. Terres d’indocilité ( siba) à l’égard du pouvoir central, le Sud (Soussis) et le Nord (Rif) peuplés de Berbères, à la différence des villes, plus arabisées, ont fourni les plus forts contingents à l’émigration en Europe. Régions pauvres, montagnardes, opprimées, elles formaient de rudes travailleurs, économes et disciplinés. En Belgique, les Rifains constituent l’écrasante majorité de la communauté marocaine d’Anvers (90 %). D’où l’éphémère tentative de l’Anversois Mohammed Talhaoui de fédérer les Berbères flamands contre le panarabisme, selon lui forcé, de Dyab Abou Jahjah. En Wallonie et à Bruxelles, les communautés marocaines sont plus mélangées et les stéréotypes pas toujours flatteurs qui fleurissent, en interne, à l’endroit des deux sous-groupes, Berbères ou Arabes, ont moins cours. Ce qui n’empêche pas une très douce inclination pour cette culture qu’incarnent, par exemple, l’homme de théâtre Sam Touzani ou le comédien Ben Hamidou.

La grande figure historique de Mohamed Ben Abdelkrim El Khattabi (1882-1963), le vainqueur des Espagnols à la bataille d’Anoual (1921), connaît actuellement un regain d’intérêt dans l’immigration berbérophone. Conseiller communal à Schaerbeek (Ecolo), président de l’Intercommunale bruxelloise de distribution d’eau, Mohamed El Khattabi, 35 ans, licencié en gestion, est originaire du village natal du héros marocain, Ajdir, dans le Nord. Il fait partie de son clan.  » Le mouvement berbériste s’identifie fortement à ce personnage parce qu’il incarne le combat contre le colonialisme à l’époque des protectorats français et espagnols sur le sud et le nord du Maroc, explique-t-il. Avec des moyens réduits et une technique de guérilla admirée par Hô Chi Minh et Che Guevara, Abdelkrim a gagné une bataille importante. Il a été ensuite vaincu par les Français mais n’a jamais pactisé avec le colonisateur û il est mort en exil au Caire. Il désirait moderniser son pays, le faire entrer à la Société des nations. On lui attribue un peu tout et n’importe quoi, notamment en matière de religion. Or, bien que pratiquant et fin lettré û il était diplômé de l’université de Fès û, c’était un admirateur de Kemal Atatürk, le père de la Turquie moderne. Il était partisan d’une rupture avec le féodalisme, que le Maroc contemporain n’a pas encore réussi à extirper complètement de nos jours. Sa République confédérée des tribus du Rif tint bon de 1922 à 1926…  »

M.-C.R.

M.-C.R.

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