Loin des corons

DE JEAN SLOOVER

L’Etat providence est une des plus belles inventions du XX e siècle. Et, malgré les croupières qu’a parfois réussi à lui tailler le « nouvel ordre économique », il a, dans nos contrées du moins, de beaux restes. Plusieurs générations lui sont en tout cas redevables d’un bien-être matériel jamais égalé. Cette machinerie complexe mais performante de redistribution, c’est largement aux organisations syndicales ouvrières que nous la devons. Pourtant, aujourd’hui, ces acteurs sociaux n’ont plus le vent en poupe. Les instances de dialogue, peinent à trouver des compromis qui assurent des progrès sociaux. A telle enseigne que les jeunes salariés, de plus en plus nombreux, se détournent des syndicats faisant baisser partout les taux d’affiliation. Qu’il y ait là une certaine ingratitude explicable par une mémoire défaillante est flagrant.

Mais les sentiments populaires ne suffisent pas à rendre compte de tels phénomènes. Des tensions internes, certains déficits démocratiques, une intégration institutionnelle paralysante, un discours démodé, etc.: tout cela aussi doit être invoqué. A tout quoi s’ajoute le principal: la mondialisation de l’économie, les nouvelles technologies, la féminisation du marché du travail, le chômage de masse, les régressions de la législation sociale, les mutations de la production, la montée de l’individualisme… Comment, par exemple, souder les travailleurs lorsque la diversité de leurs statuts multiplie leurs conflits d’intérêts? D’aucuns, comme André Linard (1) vont plus loin encore: « Outre le processus de concentration du capital, la volonté de réduire l’influence des organisations et des acteurs favorables à la répartition des revenus est une des motivations de l’internationalisation du champ économique « , écrit-il .

Cette conviction d’une volonté d’affaiblir le mouvement syndical pour faciliter l’enrichissement des riches n’empêche toutefois pas l’auteur de se livrer, lui aussi, à une critique du syndicalisme. Mais une critique qu’il souhaite d’autant plus constructive que les syndicats demeurent pour lui le seul contre-pouvoir possible, les seuls acteurs capables de garantir aux travailleurs une forme d’expression collective là où s’exerce désormais le pouvoir économique majeur, celui des multinationales. Ce que, ce faisant, l’auteur regrette d’abord, c’est le manque d’unité au plan international, la division funeste entre la CISL (2) sociale-démocrate d’esprit, la CMT (3) d’inspiration chrétienne et ce qu’il reste de la FSM (4) d’origine communiste. Autres reproches: le rôle étroit de la CES (5), trop complaisante à l’égard de l’Union européenne, et la diversité des cultures syndicales partagées entre des stratégies de rupture et de négociation, de collaboration étatique et de lutte aux côtés de la société civile.

On voit ainsi s’esquisser les conditions auxquelles le syndicalisme devrait satisfaire, selon André Linard, pour parler aux nouvelles générations laborieuses nées loin des corons et leur garantir ainsi « des lendemains qui chantent encore » : proposer un nouveau projet social alternatif, oser le conflit comme en Italie, contester l’ordre établi, insérer les luttes locales dans une perspective internationale. Bref, nouer des alliances. Alliance entre les organisations existantes, mais aussi alliance avec d’autres types d’acteurs comme les ONG et alliance entre les conditions de vie des salariés dans et hors du travail. La solidarité, observe Linard, n’est pas morte, mais elle s’exprime désormais dans les formes d’engagement propres au monde associatif et qui portent sur des terrains périphériques au conflit capital/travail. Exact. Mais l’unité ne serait-elle pas plus commode si ces néomilitants ne jetaient pas étourdiment le bébé avec l’eau du bain? S’ils ne lâchaient pas trop légèrement la proie syndicale pour l’ombre disons humanitaire? Car, tôt ou tard, c’est sur le champ de bataille dont le syndicalisme est vétéran qu’ils se retrouveront tous…

(1) Syndicats: pour des lendemains qui chantent encore , éditions Labor, 90 pages.

(2) Confédération internationale des syndicats libres – (3) Confédération mondiale du travail – (4) Fédération syndicale mondiale – (5) Confédération européenne des syndicats (pluraliste).

Certains reprochent aux syndicats de ne plus oser le conflit. Mais sommes-nous prêts, avec eux, à « dire quelque chose de gauche »?

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