L’obsession sécuritaire

Un criminologue pourfend la myopie des discours politiques sur l’insécurité. Ceux-ci occultent la réalité sociale, accuse-t-il. Entretien

Insécurité et pénalisation du social, par Philippe Mary, éditions Labor (coll. Quartier libre).

L’insécurité est devenue l’un des thèmes majeurs du discours politique. Mais, généralement, les hommes politiques ne savent pas de quoi ils parlent. Voilà résumé, certes de manière un peu sommaire et audacieuse, le très sérieux pavé Insécurité et pénalisation du social (1), écrit par Philippe Mary, directeur du centre de recherches criminologiques de l’ULB. Dans cet ouvrage critique, le criminologue démontre que nous vivons dans une société où tout est de plus en plus appréhendé à travers le prisme du champ pénal. Conséquences : on donne des réponses de type pénal à des problèmes sociaux : en sanctionnant. Des exemples ? Le contrôle des chômeurs, l’enfermement des demandeurs d’asile ou encore le projet plus ancien (et avorté) de confier à la police le soin de poursuivre les gamins qui brossent les cours.

Comment en est-on arrivé à cette conception de la sécurité ? La plupart des hommes politiques se trompent-ils de discours, lorsqu’ils évoquent l’insécurité ? Les criminologues qui les critiquent, comme Philippe Mary, ne pèchent-ils pas par excès d’angélisme ? Pourquoi la Belgique ne se différencie- t-elle pas des autres pays européens, dans ce domaine ? Vivons-nous dans une société plus répressive qu’il y a vingt ans ? Entretien avec Philippe Mary.

Le Vif/L’Express : Pourquoi le thème de l’insécurité intéresse-t-il tant le monde politique ?

Philippe Mary : Le néolibéralisme a poussé les Etats à se désengager de plus en plus de la sphère socio-économique. Ils se rattrapent sur les questions de sécurité. Ils en sont revenus à une conception originelle de la notion de sécurité, limitée à la protection de la liberté et de la propriété. Le discours politique s’est amolli lorsqu’il s’agit de questions socio-économiques. Par contre, en matière de sécurité, on constate un discours plus fort, plus viril. Le pouvoir politique y trouve une manière de se re-légitimer. C’est dans ses fonctions régaliennes que l’Etat reste davantage maître de la gestion de la chose publique.

Le discours politique sur l’insécurité est-il fondé ?

Il ne peut en tout cas se baser sur aucune statistique fiable, car la Belgique – et c’est inacceptable – est très en retard dans ce domaine. On nous dit que le projet de statistiques policières intégrées, annoncé depuis le milieu des années 1980, verra enfin le jour cette année-ci. Si ce projet se concrétise comme promis, cela signifie que l’année 2004 sera l’année zéro en matière de statistiques criminelles. En effet, jusqu’à présent, il est impossible de disposer d’un quelconque chiffre global sur la délinquance, en tout cas la  » petite  » délinquance, celle qui, selon le discours politique, constitue le foyer de l’insécurité.

Il existe tout de même des statistiques judiciaires…

Oui, mais elles concernent le bout de la chaîne pénale. Depuis dix ans, elles ne donnent des informations que sur les condamnations, donc sur l’activité des cours et tribunaux. Quid de l’activité policière ? Quid de celle des parquets ? On n’en sait rien. Or ce sont les premiers filets répressifs, les plus proches du terrain de la délinquance. On a parfois l’impression que ces lacunes statistiques arrangent beaucoup de monde.

Pourquoi tant de retard ?

On peut en partie l’expliquer par la guéguerre que se sont livrée, pendant des années, le ministère de la Justice et celui de l’Intérieur. Il faut savoir que les statistiques criminelles sont un outil de pouvoir incroyable !

Un homme politique est-il un menteur lorsqu’il prétend que la délinquance augmente ?

Il en est peut-être persuadé… Mais c’est, pour le moins, de l’imposture intellectuelle. D’autant que cela fait suffisamment longtemps que les criminologues en appellent à la prudence. Cela dit, aujourd’hui, le monde politique est entré dans l’ère de la communication. Il faut à tout prix lancer des slogans porteurs, des idées chocs, mêmes si celles-ci ne se concrétisent pas. C’est la politique spectacle.

Y a-t-il une différence entre le discours et les pratiques politiques, en matière d’insécurité ?

Absolument. Et cela tend à démontrer que ce discours politique ne colle pas forcément à la réalité. L’exemple le plus flagrant, sous la précédente législature, est celui du snelrecht, l’expérience de justice accélérée de l’ancien ministre de la Justice Marc Verwilghen. Annoncé à coups de déclarations médiatiques, ce projet n’a pas fait long feu, car il était totalement impraticable et ne répondait pas aux attentes du monde de la justice. Les sondages ont néanmoins révélé qu’il s’agissait de la première réalisation gouvernementale retenue par l’opinion publique. Quel paradoxe !

Cela dit, les criminologues qui, comme vous, remettent en cause ce discours, sont parfois taxés d’angélisme. Que répondez-vous à ce reproche ?

Est-ce de l’angélisme de critiquer le discours politique sur l’insécurité ? Je ne nie pas l’existence du problème. Je ne soutiens pas non plus – ce serait de l’inconscience ! – que la délinquance diminue ou même stagne, alors que je désapprouve ceux qui affirment, sans chiffres probants, qu’elle augmente. Mais, peut-être, cela dérange-t-il lorsque les criminologues disent que mettre l’accent sur les problèmes de délinquance urbaine, c’est occulter tous les autres problèmes qui affectent un certain nombre de quartiers dans les villes. Une recherche fouillée menée par la VUB à Anvers et à Malines, soit dans deux fiefs du Vlaams Blok, a récemment montré que les premières causes d’insécurité pour les gens, ce sont les voitures qui roulent trop vite et la crasse sur les trottoirs, bien avant la délinquance. Est-ce de l’angélisme de faire un tel constat ?

Sans les tueries du Brabant et l’affaire Dutroux, la Belgique aurait-elle échappé au courant sécuritaire ?

Je ne crois pas. Les élections législatives de 1991, qui ont vu l’extrême droite atteindre 8 % des suffrages en Belgique francophone, ont davantage contribué au courant sécuritaire que les tueries du Brabant ou l’affaire Dutroux. C’est une lame de fond qui a atteint la plupart des pays occidentaux et qui traduit, comme je l’ai dit, la volonté des autorités publiques de se raccrocher à leurs prérogatives régaliennes.

Selon vous, la pénalisation du social est la conséquence de ce courant sécuritaire. C’est-à-dire ?

En se rabattant sur la police et le judiciaire, le pouvoir politique a tendance à calquer sur le mode pénal la gestion d’autres problèmes sociaux que celui de la délinquance. L’exemple du décrochage scolaire, au début des années 1990, est, à cet égard, édifiant. Au moment où la Communauté française était en train de faire des coupes claires dans le corps enseignant, l’Etat fédéral mettait sur pied des dispositifs dits d’accrochage scolaire, dans le cadre des contrats de sécurité. Et c’est à la police qu’on a confié le problème, en lui demandant de traquer les brosseurs dans la rue. Inutile de dire que la méthode s’est révélée un échec cuisant. On a appliqué et on voudrait encore appliquer le même genre de mesures aux chômeurs. Idem pour les demandeurs d’asile. Bref, on assiste à un durcissement du contrôle social, en particulier à l’égard des groupes dits  » à risques « .

Vivons-nous dans une société plus répressive qu’auparavant ?

Cela dépend. Plusieurs études l’ont montré : lorsqu’on lui explique convenablement les tenants et les aboutissants d’une peine alternative, par exemple, le citoyen lambda y adhère facilement, montrant donc un esprit ouvert. D’autre part, si on examine l’évolution des condamnations en Belgique, on s’aperçoit que les longues peines ont considérablement augmenté. Les juges se montrent plus sévères qu’avant. D’une manière générale, on peut aussi dire qu’on met du pénal dans tout. Il y a une inflation de lois de toutes sortes qui comportent un volet pénal et inondent dès lors les parquets de nouveaux types de dossiers. C’est une dérive inquiétante du courant sécuritaire.

Les hommes politiques parlent moins d’insécurité, depuis quelques mois. Est-ce rassurant ?

Le thème de l’insécurité dans le discours politique est comme le monstre du loch Ness. Il est cyclique et réapparaît régulièrement à la faveur d’une campagne électorale ou d’une affaire judiciaire marquante. Pour l’instant, le gouvernement est toujours embourbé dans les difficultés de la réforme des polices. Il peut difficilement rouler des mécaniques. Mais, avec les élections régionales en juin, le monstre va refaire surface, surtout en Flandre.

Entretien : Thierry Denoël

 » Le thème de l’insécurité permet au pouvoir politique de se re-légitimer « 

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