L’obscène séduction

DE GHISLAIN COTTON

« A Naples, on redevient – loin des masses rameutées au pas de charge moutonnier des industries ou des religions – qui on est: on redécouvre avec ivresse les mille possibles, ironiques et passionnés de soi-même. » Ainsi s’exprimait Jean-Noël Schifano, dans son superbe Désir d’Italie (Gallimard, 1990) à propos de « Naples la pourrie, Naples l’immarcescible, Naples qui aveugle, par ses clartés ou ses ténèbres, comme une passion » et où l’on pratique « le seul art de vivre: celui des métamorphoses ». Entre le feu soufré du Vésuve et les eaux d’une baie mythique, Naples, creuset des quatre éléments, vibre aussi entre une terre millénaire gorgée d’Histoire et un ciel d’où goutte une fois par an le sang liquéfié de saint Janvier. On y vit entre violence criminelle et amour fou qui parfois se rejoignent. Entre Camorra et canzone (mandoline et sulfateuse, même étui…). Entre misère extrême et joie de vivre insolente… Parce que, si l’on chante à Naples, c’est aussi une chanson qui confie, avec une sorte de pathétique fierté, qu' »ici on souffre, ici on pleure ». Mais « l’obscène séduction », ne serait-ce pas, en définitive, dans un monde taxidermisé, celle d’un corps libre dont l’âme s’exprime, dont le coeur bat et dont les tripes fonctionnent? Ce qui n’est pas sans présenter tous les élans, toutes les folies et tous les dangers de la vie vécue à cru.

Dans ses Chroniques napolitaines de 1984, Schifano – le plus italien des écrivains français – nous avait déjà plongés dans une suite d’histoires arrachées à l’histoire de la ville et de ses puissantes familles d’autrefois, toutes plus dramatiques les unes que les autres: opéra baroque où coulent le sang, les larmes et le sperme. Et voici maintenant Everybody is a star (titre inspiré par un propos d’Andy Warhol), où c’est la Naples de ces dernières décennies qui révèle et vocalise ses blessures, ses passions et ses dépravations à travers une suite d’actes criminels qui, sous la plume de Schifano, passent de la noirceur plate du fait-divers au trois dimensions du drame humain. Et dédier le livre « à tous les Napolitains, victimes et criminels, qui l’ont écrit », cela revient en somme à exprimer à la ville et à ses habitants les sentiments d’un amoureux dont la passion s’exacerbe des tourments infligés par le caractère violent et ombrageux de la femme aimée. Bien entendu, s’il faut parler de fascination, il ne s’agit pas plus d’une apologie du crime que ne pourraient l’être les tragédies de Sophocle ou de Shakespeare. Ces « stars » qui défilent sont bien des personnages de tragédie, c’est de la vraie pâte humaine sans édulcorants ni colorants. Chacun joue sa partie, pris dans les transports furieux de la vengeance, de la punition, du défi, de la passion amoureuse ou de l’honneur menacé ou perdu. Il n’est pas inutile de préciser, pour mieux prendre la mesure des drames en question et de leurs protagonistes, qu’il ne s’agit pas, ou pas directement, de crimes d’argent. L’honneur bafoué par contre y tient une large place. (Tuer pour l’honneur? On s’accorde aujourd’hui à juger que ce crime n’est en rien défendable et doit être puni. C’est fort bien ainsi. Ce qui l’est moins, et qui n’est certes pas napolitain, c’est qu’on en soit venu à le tenir pour ridicule. Ce qui pourrait être, en quelque sorte, une façon perverse de tuer l’honneur sous prétexte qu’il peut tuer ou pour s’assurer qu’il ne tue pas).

Qu’il s’agisse du règlement de compte extravagant, exécuté par un tueur affublé d’une minijupe rouge, des vingt coups de couteau portés par un fils au père qui harcèle son épouse, des tortures atroces et précises infligées par des inconnu(e)s à un ancien jeune détenu solidement membré, d’un couple exécuté dans sa voiture par un « voleur d’amour », des sanglantes bagarres d’honneur entre familles, de l’inceste ordinaire entre une mère et ses trois enfants, de la drolatique histoire d’un hôtel hanté par un fantôme turc, etc., tous les faits rapportés sont réels. Ils ont été explorés avec minutie et rapportés avec une grande rigueur. Tout l’art de Schifano consiste à les mettre en scène en alliant une extrême concision à un sens du tragique d’une efficacité quasi hitchcockienne, dans ce décor napolitain, lui aussi omniprésent dans sa sobriété et dont l’éloquence muette a toute l’intensité du choeur antique.

S’il n’est pas le plus mortel, le récit des « baby-gouapes » est sans doute le plus effrayant et le plus significatif. Cela se passe sur la piazza Dante (« cette place au nom toscan, autrement dit étranger »), point de ralliement de la bande de gamins âgés de 7 ou 8 ans qui, tel un essaim de guêpes, envahit un autobus pour taillader les jambes des lycéennes à coups de canif ou, une autre fois, pour les viser aux yeux avec un pistolet à plomb. Pour expliquer « pourquoi ce ventre napolitain à donné naissance à des enfants qui, arrivés à ce qu’il est convenu d’appeler l’âge de raison, se métamorphosent en graines d’assassins », l’Histoire aussi est au rendez-vous de l’auteur. Celle de l’agrégation forcée des peuples du Sud au Royaume du Nord, dont le méprisant Cavour fut « le notaire aveugle », laissant à la langue des pauvres le soin de baptiser les menottes « lunettes de Cavour ». « Ces baby-gouapes, se demande Schifano, ne sont-ils pas les héritiers directs de Cavour? Et non seulement parce qu’ils auront, eux aussi, tôt ou tard, ses lunettes autour des poignets, mais parce qu’ils descendent de la semence noire de son écriture? »

Everybody is a star. Suite napolitaine , par Jean-Noël Schifano. Gallimard, 137 p.

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