L’irrésistible ascension de Paul  » Dites-moi oui ! « 

Comment faire d’un politologue en chambre une redoutable bête politique ? Une chronique de la conquête de Charleroi par Paul Magnette, de son passage de la théorie à la pratique en juin 2007 à son triomphe assuré du 14 octobre prochain.

La supériorité de Paul Magnette sur le docteur Frankenstein ne se mesure pas (seulement) à la beauté comparée de leurs deux créatures. Elle réside surtout dans l’identification du Carolorégien avec sa propre création : Magnette est à la fois créateur et créature. Le pauvre savant romantique, lui, n’avait pu s’opérer lui-même. La chirurgie carolorégienne a compté trois phases, avec des incisions et des anesthésies, mais pas sans douleur.

1. COMMENT LE PS CAROLO S’EST SUICIDÉ

Elio Di Rupo bombarde Paul Magnette formateur de la majorité carolorégienne et tuteur de l’Union socialiste locale le 13 juin 2007, au lendemain d’élections législatives catastrophiques pour le PS. Le parti va mal au niveau national. Il est en lambeaux à Charleroi. Les  » affaires  » carolos ont été la grande histoire d’une campagne gagnée par les réformateurs. Personne, à Charleroi, n’a la force et/ou l’envie d’en finir avec Jean-Claude Van Cauwenberghe, patron local depuis un quart de siècle et épouvantail à électeurs d’alors. Les camarades du Pays noir s’insultent, se dénoncent, se divisent entre prétendus  » archaïques  » et  » rénovateurs  » putatifs. Aucun mandataire ne paraît pouvoir imposer ses vues. Eric Massin, un an plus tôt, avait eu la main. Devenu président de la fédération d’arrondissement, il n’a pu mener sa mission de rénovation à bien.  » Sa présidence a été un échec, glisse un proche, mais dans ce contexte-là personne n’aurait pu réussir. Massin avait un passé à la fédération. Il fallait donner le pouvoir à quelqu’un d’extérieur, de vierge.  »

Membre discret du parti depuis quinze ans, Magnette sera la vestale qui pourra s’appuyer sur cette virginité. Le choix de Di Rupo lève le voile sur un constat : la génération de l’après-Van Cau n’est pas préparée à prendre le pouvoir. Et elle manque, pour le dire platement, de carrure. L' » impatronisation  » de Magnette, cultivé, séduisant, bilingue, vient combler ce vide.  » On me reproche souvent de ne pas avoir préparé la relève. Mais c’est elle-même qui n’est pas parvenue à s’imposer ou à se faire sa place. Vous croyez que mes prédécesseurs m’ont déroulé le tapis rouge ?  » relève Van Cauwenberghe. L’état-major socialiste était conscient du problème. Au point que, vers 2005-2006, on a suggéré au Thudinien Paul Furlan de déménager… Qui ça,  » on  » ?  » Ni Di Rupo, ni Van Cau « , se contente de répondre le ministre wallon des Pouvoirs locaux. N’empêche : le PS carolorégien aspirait à être repris en main.

2. COMMENT MAGNETTE S’EST COMPOSÉ UNE ÉQUIPE

Il apparaît rapidement que Paul Magnette est en politique pour durer. Il devient ministre wallon en juillet 2007.  » Un lundi de juin, il est venu devant le bureau du parti faire un rapport sur l’état de l’USC carolorégienne. Tout le monde était soufflé par son aisance et son envergure intellectuelle. C’est là que j’ai pris conscience, comme d’autres, qu’il irait plus loin que sa mission de tuteur, censée durer deux ans « , se souvient Christian Dupont. Pour s’imposer, deux nécessités. Un, se composer une équipe fiable. Deux, conquérir le parti de l’extérieur, en s’assurant une légitimité électorale. Il s’entoure donc de plusieurs fidèles, qui arrivent par vagues : Laurent Zecchini, son bras droit, qu’il a connu chez les Jeunes socialistes, Renaud Moens (alors au cabinet du bourgmestre Casaert, aujourd’hui directeur général à la Communauté française), Laurent Levêque (passé par chez Casaert, actuel chef de cabinet du ministre), le député fédéral (échevin au prochain collège s’il le désire) Anthony Dufrane, ou Olivier Jusniaux (secrétaire du CPAS de Charleroi et secrétaire communal). Et va aux régionales de 2009 plein d’énergie et d’appréhension.  » On avait la plus petite équipe de toute la liste « , explique son entourage. Le résultat est un triomphe : Magnette est élu avec 19 000 voix de préférence sur le canton de Charleroi. Ce succès le consacre à l’extérieur du parti, et lui permet d’élargir son cercle de soutiens en interne. Son ancien étudiant à l’ULB, Serdar Kilic, lui doit son siège de député wallon. Il ne l’oubliera jamais.  » Je suis redevable à Paul de m’avoir donné ma chance en 2009. Je ne pense pas que d’autres l’auraient fait. « 

Cela étant, l’appareil local reste parfois rétif à son pouvoir. Parce que Magnette le gère de loin, et sans (trop) d’autoritarisme. Pour l’instant.  » Il a été parfois très contesté en interne pour une raison très simple, liée à sa prise de pouvoir : quand Van Cau était à Namur, il y avait quatre ou cinq mini Van Cau qui faisaient la police. Je n’ai pas encore vu de mini Magnette. Mais il arriveront après les communales… « , augure un membre de l’exécutif de l’USC. La composition de la liste, au personnel renouvelé sans avoir trop contrecarré les ambitions de certains anciens, fera en effet d’une série de jeunes et/ou nouveaux élus des conseillers communaux emplis de gratitude.

3. COMMENT IL A (UN PEU) PACTISÉ AVEC LES ANCIENS

Le futur bourgmestre sait jusqu’où il peut aller. Un exemple ?  » Il n’osera jamais venir devant l’USC en proposant que la prochaine majorité compte les quatre partis démocratiques. Il a dit ça pour faire bonne figure. S’il le fait, et que c’est accepté en congrès, j’offre une caisse de vins fins. Douze bouteilles !  » lance un militant expérimenté. Savoir jusqu’où aller ou pas, c’est notamment éviter d’attaquer frontalement Jean-Claude Van Cauwenberghe.  » Il n’est jamais allé au conflit directement avec Van Cau. Chaque fois, c’est lui qui tirait la première salve, jamais Magnette.  » C’est aussi, un peu, tenter de fractionner l’adversité des anciens.  » Il a, un temps, voulu jouer Van Gompel contre Van Cau. Mais ça n’a pas pris : Jacques a fait campagne pour Magnette dès 2009 au nom de la solidarité socialiste, mais il aurait fait ça pour n’importe quel candidat « , juge Jean-Claude Van Cauwenberghe. Qui admire, en connaisseur, le travail accompli par son successeur :  » Il n’est pas fou. Il connaît bien la sociologie carolorégienne, et savait qu’il devait manier la carotte et le bâton, la critique et la nuance. Et il y est parvenu. Je n’en étais pas certain lorsqu’il est arrivé ici.  » Certains y verront un hommage du vice à la vertu. Ces certains-là l’apprécieront encore davantage.

NICOLAS DE DECKER

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