L’insécurité, oui, elle existe

La Fondation Roi Baudouin s’est attaquée à un sujet sensible : le sentiment d’insécurité. Sans se prononcer sur l’augmentation effective de l’insécurité, elle a donné largement la parole aux citoyens. Une première

Non, les Belges ne sont pas tous des petits-bourgeois étriqués, des femmes hystériques ou des vieillards grincheux. Oui, il y a de vraies souffrances individuelles, répétées, quand on travaille sur certaines lignes de bus, que l’on vit dans des quartiers délabrés, quand il faut se frayer un chemin sur un trottoir bloqué par des jeunes, subir des vols à la tire ou des cambriolages à répétition. Bref, quand on ne jouit pas du respect minimal que suppose la vie en commun, croit-on. Mais il y a pire encore : se faire tabasser par son homme au point d’avoir peur pour sa vie, se sentir devenir fou dans un centre pour demandeurs d’asile, n’avoir pas un euro pour se laver dans un abri de nuit, préférer mourir sur place plutôt que de retourner au pays. En plaçant ces situations sur une certaine échelle de gravité, le rapport général sur le sentiment d’insécurité de la Fondation Roi Baudouin (FRB) n’agit pas simplement par souci tactique : l’effet de profondeur est saisissant.

Comme pour son rapport général sur la pauvreté, sorti en 1995, la Fondation a pris à bras-le-corps un immense problème de société : le sentiment d’insécurité. Matière explosive, supposée donner du grain à moudre aux partis populistes et, donc, à manier avec d’infinies précautions. Au point de disqualifier les porteurs de cette plainte ou de passer complètement à côté du phénomène ? Le Moniteur de sécurité, basé sur une enquête téléphonique menée par la police fédérale, affichait, lors de sa dernière édition, en 2004, des chiffres assez rassurants : une majorité de répondants (60 %) n’avaient  » jamais  » ou  » rarement  » éprouvé ce sentiment d’insécurité. Or, au-delà des chiffres de la criminalité, dont il n’est pas question dans ce rapport, ce thème – la peur – percole tellement dans les médias ou les conversations informelles que tous les partis démocratiques ont inscrit la sécurité à leur agenda. Restait à savoir sur quoi reposait cette rumeur venue de nos tréfonds… La Fondation Roi Baudouin s’est alors lancée dans une de ces entreprises dont elle a le secret : sonder, non pas quantitativement, mais qualitativement, en y mettant le temps, les moyens et l’encadrement nécessaire, des citoyens… triés sur le volet pour leur représentativité supposée d’une facette de ce sentiment d’insécurité. Résultat : 34  » lieux  » ont été isolés en Belgique (quartier Zuid d’Anvers, transports en commun de Louvain, commerçants de Menin, athénée bruxellois, écoles d’Aarschot, bus TEC, collège hennuyer, femmes d’origine étrangère à Liège, jeunes Turcs limbourgeois, gare du Nord à Bruxelles, service d’urgence à Liège, etc.). Des groupes de jeunes, de vieux, d’hommes, de femmes, d’étrangers y ont été écoutés méthodiquement, de la mi-2004 à la mi-2005, par des chercheurs issus de quatre centres universitaires et deux bureaux de consultants. Ceux-ci ont noirci 1 200 pages, dont n’apparaissent que des extraits, hélas trop courts, dans le rapport final. Même étouffé par la glose formulée par la FRB elle-même ou par des experts chargés de décoder ou de mettre en perspective les témoignages, ce  » processus d’écoute  » dispense de la lecture d’une année de journaux populaires, le sensationnalisme en moins. Le tableau est saisissant, parce que les personnes anonymement écoutées, seules ou en groupe, ne se présentent pas comme des  » victimes  » mais comme des citoyens ayant le désir et, parfois, le pouvoir d’agir positivement sur leur environnement. Les propos racistes sont extrêmement rares. La FRB part du principe que  » tout sentiment d’insécurité, quelle que soit l’explication qu’on en donne, doit être pris au sérieux « . Ce faisant, elle entend favoriser un  » débat réaliste et serein « . La FRB prouve le mouvement en finançant une centaine de projets de proximité et en relevant ce qui marche ou pourrait marcher mieux, comme la figure policière d’  » autorité douce  » ou les échanges entre villes et  » campagne  » (y inclus les banlieues où se sont réfugiées les classes moyennes), en voie de ne plus se comprendre. Quoi qu’il en soit des enseignements concrets qui pourront être tirés du rapport – car, depuis l’affaire Dutroux, beaucoup de politiques ont déjà été réorientées en fonction du besoin de sécurité des individus – il apparaît que la sensation de vulnérabilité, quand elle se prolonge, est une gangrène sociale, qui ne peut être combattue qu’avec l’effort de tous.

Marie-Cécile Royen

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