L’image et l’écrit

Faut-il tout montrer ? Et, si oui, à quelles doses ? La question peut être posée, à regarder les images parfois insoutenables de la souffrance et de la mort diffusées sur beaucoup de chaînes de télévision, à l’heure où, chez soi, on casse la croute, familiale ou solitaire.

Certains parlent de gratuité, de surenchère et de mise en pâture voyeuriste du malheur humain. D’autres leur répondent que la vie est ainsi faite : ce que l’on ne voyait pas avant existait de toute façon. Jusqu’à l’invention de la photographie et du cinéma, les traces visibles de la souffrance et de la mort sont toujours passées par des représentations. Un exemple : combien de peintures notre civilisation judéo-chrétienne n’a-t-elle pas produites au sujet de la mort du Christ, sans que l’image picturale de celle-ci nous soit vraiment insupportable, la main du peintre û et souvent sa foi û portée par une tradition orale et quelques rares écrits, étant libre de s’exprimer comme elle l’entendait ? Et que de scènes de guerre (la libération de Jérusalem, la conquête du Nouveau Monde ou, dans l’Espagne franquiste, les fusillés de Guernica) sont accrochées aux cimaises de nos musées, parfois avec un gros plan sur l’entrée d’une lame dans la chair ou la dernière respiration d’un traître supplicié ?

La nouveauté radicale de la pellicule est que û sauf mensonge et manipulation û celle-ci fixe exactement ce qu’un regard a vu. Evidemment, s’il y a de grands cinéastes ou photographes, c’est parce que ceux-ci regardent autrement que d’autres, porteurs pourtant des mêmes appareils. De là l’idée que même ces preneurs d’images fixes ou en continu interprètent eux aussi le monde qu’ils ont sous les yeux. Et c’est tant mieux car, sinon, pourquoi parlerait-on des arts de l’image ?

Le visuel ne devient critiquable que lorsqu’il prétend tout dire. Son obésité peut heureusement être contrée par un objet demi-millénaire, plus distant et plus critique : l’écrit et, donc, le livre. Mais, dira-t-on, l’écrit serait en voie de mort. Alors, vive… Mais quoi, en fait ? L’ordinateur, Internet, la prouesse de rentrer, depuis chez soi, dans les musées du monde ou les rayons infinis de bibliothèques uniques ? A voir tout ce qui se publie, la feuille de papier n’est pas encore menacée d’une chute qui lui serait fatale. Et c’est tant mieux : sous le couvert d’une communication tous azimuts de tous les savoirs, les nouvelles technologies ont un effet presque autistique (on est rivé à son écran) autant qu’elles peuvent parfois procéder d’un instrument d’exclusion (malheur à celui qui ne peut pas se payer un PC).

Comme le rappelait il y a quelque temps déjà le PDG d’une grande maison d’édition française, le livre est léger, extraordinairement maniable et mobile. Il se branche sur l’énergie la plus naturelle qui soit : celle de son utilisateur. Et, si son emploi suppose une certaine logique, nul besoin de logiciel. Mieux encore : autosuffisant, c’est son usage même qui, sans cesse, entretient et perfectionne les processus qui le font fonctionner.

Autre rappel du même observateur : le livre est essentiellement  » compatible « . Il le fut avec la radio, avec la télévision, le cinéma. Il l’est, de la même manière, avec le multimédia. Pour une raison simple : l’écrit est la matrice de tous les nouveaux modes d’expression et de communication. Ceux-ci en sont inséparables, solidaires, et leur modernité, au moment de leur émergence, induit la sienne.

En attendant le jour où nous ne parlerions plus qu’à notre ordinateur, celui-ci s’occupant alors de traduire en signes lisibles notre parole, le geste d’écrire sur une feuille de papier reste irremplaçable, et la lecture d’un livre elle aussi. Par exemple, dans nos écoles. A côté de la boîte à tartines, un cartable enfantin contient encore des manuels scolaires, des cahiers et un plumier, plutôt qu’un  » portable « . L’enfant continue à apprendre à écrire avec une main et à lire avec les deux. Le tableau de classe n’est pas encore remplacé par un écran géant. Il y a toujours des craies, une éponge et un peu d’eau, plutôt qu’un stylo électronique.

Autre avantage plus récent de l’écrit : si l’informatique n’est pas toujours à l’abri de ce que l’on appelle des virus, quel  » virus  » pourrait-il bien atteindre un livre ? Excepté l’autodafé et la censure, aucun.

Dernière remarque. Un e-mail, tout compte fait, ça se lit aussi. Mais avec quel plaisir ? En tout cas, pas celui d’attendre et d’entendre, à l’aube, le petit bruit de la chute d’un pli dans notre boîte aux lettres, réceptacle définitivement plus intime que la  » boîte  » à messages de l’ordinateur. Quelle joie, parfois, de tenir dans ses mains une enveloppe, d’y reconnaître une écriture inimitable, et de l’ouvrir. La messagerie électronique, elle, a remplacé l’enveloppe par des codes d’accès. Elle n’a besoin ni de timbres ni de cachets.

Il restera heureusement toujours des hommes et des femmes pour lesquels une lettre d’amour ne se compte pas en signes et dont la  » visibilité  » ne se révèle pas en pixels.

Autre signal encourageant : dans les cours de récréation, la console paraît rester encore plutôt perdante derrière la marelle, le ballon et les embrassades sur la bouche. Ouf !

Les textes de la page Idées n’engagent pas la rédaction.

Par Pierre Gilman,

Il restera heureusement toujours des hommes et des femmes pour lesquels une lettre d’amour ne se compte pas en signes et dont la  » visibilité  » ne se révèle pas en pixels

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