Liechtenstein La vallée des milliards

Dans la principauté, c’est l’incompréhension : pourquoi l’Allemagne s’acharne-t-elle à traquer les évadés fiscaux ? En Belgique, certains frissonnent déjà.

De notre envoyée spéciale

C’est où, le Liechtenstein ?  » D’ordinaire, il n’y a rien qui agace plus l’habitant de cet Etat parmi les plus riches de la planète, lové entre la Suisse et l’Autriche, que de lui demander où il se niche sur le globe, le renvoyant à sa taille de timbre-poste,160 kilomètres carrés. Mais, ces temps-ci, il est une chose qui l’exaspère bien plus encore : le défilé de journalistes dans sa vallée, appâtés par le scandale financier qui ébranle une douzaine de pays, dont des centaines de ressortissants auraient dissimulé au fisc des milliards d’euros, sur des comptes de fondations opaques. Dans l’£il du cyclone : la puissante banque LGT, propriété du prince régnant, Hans-Adam II  » von und zu  » Liechtenstein. Pour l’Allemagne, qui n’a pas hésité à acheter entre 4 et 5 millions d’euros les listings des clients à un ancien employé véreux de la LGT, brisant ainsi le sacro-saint secret bancaire, c’est le scandale du siècle. Pour la principauté, c’est un peu différent :  » Un scandale ? Quel scandale ?  » s’irrite un ancien dans son col de tweed. Dans cet écrin pour évadés fiscaux et amateurs de paysages montagnards, qui compte 35 000 habitants, on n’a jamais aimé trop en dire. Avant d’être un paradis bancaire, le Liechtenstein était une terre de paysannerie, où le secret et la discrétion sont une seconde nature. On est loin du clinquant de Monaco et des îles Caïmans.

Pour rallier la capitale, Vaduz, 5 000 habitants, il faut prendre l’avion, puis le train, et finir en bus. Pas de ligne à grande vitesse, ici. Quand le prince veut rejoindre Zurich ou Vienne, il prend sa voiture comme tout le monde, parce qu’il n’y a pas d’aéroport non plus. Ni d’autoroute. Ni d’armée – la fierté d’un peuple, souverain depuis 1806, qui n’a jamais versé de sang, dans la furie du siècle passé. En revanche, il y a des banques, une quinzaine en tout. Même si le secteur financier ne pèse  » que  » 30 % du PIB. La principauté, on l’oublie trop souvent, est aussi leader mondial dans les fausses dents et les colonnes de direction de voiture.

Vaduz, donc. Une rue principale entre monts et vignes, bordée de bunkers administratifs ultramodernes, de boutiques de souvenirs, des fermes alentour. Et là-haut, sur la falaise, la forteresse médiévale des princes que l’on salue en faisant ses courses d’un amical Grüss Gott (Bonjour en langage courant, littéralement  » Que Dieu vous salue ! « ).  » On est fiers de notre famille princière, sourit Martin, professeur agrégé en fin de carrière (7 000 A par mois). Rien à voir avec l’opérette de Monaco. Les souverains ont un style de vie modeste. Ce n’est pas comme les autres monarques européens : Hans-Adam ne vit pas à nos dépens mais de ses propres affaires.  » Avec ses 3,1 milliards d’euros, qui font de lui la cinquième fortune mondiale selon le magazine Forbes, sans compter son inestimable collection d’art, la tâche doit être supportable. Et le prince n’accumule pas que les Rubens : après avoir fait à ses sujets un chantage à l’exil dans ses possessions autrichiennes, il a obtenu par référendum, en 2003, le pouvoir de limoger le gouvernement, de bloquer les lois, d’intervenir dans la nomination des juges… Pour les Liechtensteinois, la dynastie, qui a donné son patronyme à l’Etat et £uvré au miracle économique, fait partie intégrante de l’identité nationale.

Tout allait bien, donc, à Vaduz, jusqu’à ce que Berlin se réveille. En pointant son doigt sur le petit Etat, accusé de faire de la fraude fiscale un quasi-droit de l’homme, l’Allemagne a provoqué la colère du prince héritier Alois, qui a condamné un  » viol  » de souveraineté et un  » recel  » de listings.

Référence : le blitzkrieg hitlérien !

Les plus vieux murmurent que ça leur rappelle le blitzkrieg hitlérien. Et Monday, un businessman africain installé depuis dix-neuf ans à Vaduz, d’exploser :  » Le marché est libre ! Si les gens viennent chez nous, c’est qu’on a un meilleur service. Nous avons nos propres règles ! Si l’évasion fiscale est criminelle en Allemagne, c’est son affaire !  » C’est bien le problème.  » Selon notre loi, explique Michael Lauber, directeur de la Fédération des banques du Liechtenstein, le secret bancaire n’est levé qu’en cas de fraude fiscale, établie si des documents ont été falsifiés.  » L’évasion fiscale, elle, n’est pas si grave. Une indulgence qui vaut au Liechtenstein d’être dans le viseur de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), qui le taxe de refuge fiscal  » non coopératif « , comme Andorre et Monaco.

Dans son bureau épuré, en contrebas du château, le Premier ministre, Otmar Hasler, reçoit l’un après l’autre les journalistes du monde entier. Courtois, il essaie d’éteindre l’incendie, en expliquant négocier un accord –  » raisonnable  » – avec l’Union européenne,  » qui pourrait engager à communiquer des données bancaires dans le cas d’affaires criminelles « . Une révolution… au royaume de la confidentialité, qui n’en est pas à sa première tornade. Le pays a mis fin, en 2001, aux comptes anonymes. Mais il n’en a pas fait autant pour ces  » 45 000 fondations  » rarement caritatives, permettant d’investir incognito des avoirs à Vaduz.  » Avant l’affaire, une réforme était déjà lancée « , précise Michael Lauber. En attendant, l’Allemagne menace : pas de ratification de l’accord d’entrée dans l’espace Schengen de l’Union européenne si Vaduz ne coopère pas. Décidément, c’est de plus en plus difficile de vivre au paradis.

Delphine Saubaber

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