Loïe Fuller (1869 - 1928) a créé une danse où les pans en mouvement de sa robe évoquent une flamme, une fleur, un fantôme, un papillon, un tourbillon... © DR

Liberté de mouvement

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Les changements à la tête de plusieurs théâtres ravivent le débat autour de la non-parité dans les arts de la scène. Mais il y a un domaine où l’équilibre règne, voire penche en faveur des femmes : la danse contemporaine. Une exception dont les racines remontent au début du xxe siècle. Retour aux sources.

Où sont les femmes ? Dans les pages des programmes des théâtres, il faut parfois bien chercher pour les trouver. Auteures et metteuses en scène sont en général minoritaires, parfois carrément absentes. La faute à l’histoire, se défendent certains, avançant des siècles de répertoire où la gent féminine n’avait pas voix au chapitre. Mais dans le domaine de la danse, la guerre des sexes n’a pas lieu d’être : les femmes sont là et bien là, en nombre.

Eplucher les palmarès des prix ces dernières années, au niveau national ou international, suffit pour s’en convaincre : entre Leslie Mannès, Ayelen Parolin, Lara Barsacq, Olga de Soto, Isabella Soupart, Mercedes Dassy et Uiko Watanabe aux prix Maeterlinck de la critique, et Meg Stuart, Marlene Monteiro Freitas, Lucinda Childs, Anne Teresa De Keersmaeker, Dana Michel et Maguy Marin pour les Lions de la Biennale de la danse à Venise, le sexe dit faible fait fort. Mais ici non plus, cette situation ne vient pas de nulle part. C’est l’héritage de la révolution artistique que menèrent une poignée de chorégraphes, essentiellement américaines, au début du xxe siècle, et dont l’influence perdure jusqu’à aujourd’hui.

Isadora Duncan a affirmé le droit des femmes à exprimer leurs émotions et leurs idées, même les plus subversives.

Décorseter

Si le passage en danse du classique au moderne commence en Europe, il est essentiellement mené par des Américaines, éduquées dans un pays où la danse classique, quasiment absente, ne fait pas peser le poids de sa tradition. Quand Loïe Fuller, originaire de l’Illinois, et un peu plus tard Isadora Duncan, née à San Francisco, débarquent à Paris à la fin du xixe siècle (leur rencontre dans la capitale française a récemment fait l’objet d’un film, La Danseuse, de Stéphanie Di Giusto), elles proposent d’emblée un autre langage, qui ne doit rien au ballet et qui libère le corps des chaussons et du corset. La première utilise les nouvelles possibilités lumineuses offertes par l’électricité, combinées aux mouvements d’une robe blanche ample dont elle manipule les manches grâce à des baguettes prolongeant ses bras.  » Sa danse est une succession d’effets et non pas de figures, de gestes et non de pas, écrit à son sujet Claudie Servian, de l’université Grenoble Alpes (1). Il ne s’agit pas d’une danse codifiée comme le classique mais d’une danse ressentie, impulsive et spontanée. L’artiste n’apporte pas à la danse une technique, elle lui donne une liberté, une instantanéité.  »

Isadora Duncan, prônant un retour à la culture de la Grèce antique, danse pieds nus, vêtue d’une tunique légère et lâche qui dévoile son corps plus qu’il ne le couvre. Dans un rapprochement avec la nature inspiré par le philosophe Jean-Jacques Rousseau et le poète américain Walt Withman, ses mouvements s’inspirent du rythme des vagues du Pacifique et du frémissement des feuilles dans les arbres.  » En plaçant l’origine et le moteur du mouvement au niveau du plexus solaire – c’est-à-dire aussi au siège symbolique des émotions -, en insistant sur le rôle des hanches dans le déplacement, en modifiant le rapport de la danseuse avec le sol – notamment par les pieds nus -, elle a profondément changé les rapports du corps féminin à l’espace réel comme à l’espace symbolique et social, explique Hélène Marquié, professeure à Paris 8 (2). Elle a donné aux corps les moyens d’acquérir une liberté de mouvement, et affirmé le droit des femmes à exprimer leurs émotions et leurs idées, même les plus subversives.  »

Chaque femme

Cette liberté dans leur art, ces chorégraphes la cultivent également dans leur vie privée. Loïe Fuller a vécu avec une femme, Gabrielle Bloch, tandis qu’Isadora Duncan a eu trois enfants hors mariage, nés de trois pères différents. Les nouvelles chorégraphes s’affirment aussi comme pédagogues. Isadora Duncan fonde plusieurs écoles, en Allemagne, en France et en Russie. Très influencée par les cultures orientales, Ruth Saint Denis, originaire du New Jersey, ouvre en 1915 à Los Angeles la Denishawn School (contraction de son propre nom et celui de son compagnon Ted Shawn, cofondateur). On y enseigne la danse classique, mais aussi le yoga, le rythme et la composition chorégraphique. Plusieurs grands noms de la danse moderne en sont sortis, comme Doris Humphrey et Martha Graham. Cette dernière aura elle aussi sa propre école, à New York, où elle diffusera sa technique basée sur la dichotomie contraction and release (contraction et détente), s’inspirant des mouvements d’inspiration et d’expiration.

Marquée par la psychanalyse, Martha Graham livrera un point de vue féminin sur les grands mythes grecs, privilégiant par exemple la figure de Jocaste à celle d’OEdipe, dans Night Journey, créé en 1947.  » Tout ce que j’ai fait existe en chaque femme. Chaque femme est Médée. Chaque femme est Jocaste. Il arrive un moment où chaque femme devient une mère pour son mari. Quand elle tue, Clytemnestre est n’importe quelle femme. Dans la plupart des ballets que j’ai créés, le triomphe de la femme est absolu, total « , écrit la chorégraphe dans Mémoire de la danse, son autobiographie parue en 1991. Martha Graham se positionna aussi sur le plan politique, en refusant de participer aux Jeux olympiques de Berlin en 1936, en pleine montée du nazisme, et de danser en Afrique du Sud pendant l’apartheid. C’est également au sein de sa compagnie que les premières danseuses noires firent leur apparition. Car la danse moderne, outre son affirmation de la femme en tant que créatrice au même titre que l’homme, fut le vecteur d’autres combats pour l’égalité, abordant frontalement, notamment à travers les productions du collectif New Dance Groupe, les lynchages et la ségrégation raciale. Là aussi, leur lutte est toujours d’actualité.

(1) La Voix des femmes chorégraphes américaines : engagement et revendication du début du XXe siècle aux années cinquante, Revue Miroirs, 2016.

(2) Engagements chorégraphiques : danse, féminisme et politique, communication dans un colloque international à Cerisy-La-Salle, 2008.

elliott & fry
elliott & fry© Loïe Fuller

Six pionnières incontournables

Loïe Fuller (1869 – 1928)

Vénérée à Paris par les poètes symbolistes, les peintres et les architectes de l’Art Nouveau, Loïe Fuller crée une danse abstraite où les pans en mouvement de sa robe, mis en valeur par la lumière artificielle et des filtres de couleur, évoquent une flamme, une fleur, un fantôme, un papillon, un tourbillon… Des pièces sans narration, sans personnages humains, où le corps de la danseuse est comme dématérialisé, apparaît et disparaît de manière quasi magique et s’avère capable de toutes les transformations.

Isadora Duncan
Isadora Duncan© belgaimage

Isadora Duncan (1877 – 1927)

Sa disparition tragique à 50 ans dans un accident à Nice n’aura fait qu’accroître l’aura d’Isadora Duncan. Danseuse, chorégraphe, pédagogue et grande voyageuse, elle a proposé une danse libérée des carcans du ballet classique, qui se pratique pieds nus, dans des tuniques amples et transparentes, en communion avec le monde, à l’écoute de la musique (Chopin, Bach, Schubert, Wagner…) et dans une exaltation de soi. Isadora Duncan fonde la notion, très moderne, de l’invention d’un langage chorégraphique directement en lien avec le projet artistique, hors de tout code.

Ruth Saint Denis
Ruth Saint Denis© DR

Ruth Saint Denis (1877 – 1968)

Née la même année qu’Isadora Duncan, Ruth Saint Denis est la fille d’une des premières étudiantes américaines admises à l’université. Ses chorégraphies, qui mobilisent le corps tout entier, s’inspirent aussi bien des danses orientales que de la Grèce des origines et de la civilisation aztèque. Avec Ted Shawn, elle fonde en 1915 la Denishawn School of Dancing and Related Arts, à Los Angeles, berceau de la danse moderne américaine. Parmi ses élèves figurent notamment Martha Graham et Doris Humphrey.

Martha Graham
Martha Graham© getty images

Martha Graham (1894 – 1991)

Avec une vie s’étendant sur presque un siècle et une carrière couvrant une soixantaine d’années, la longévité de Martha Graham a pu la faire croire immortelle. Elle marque en tout cas l’histoire de la danse par son style basé sur les oppositions formelles (l’individu et le groupe, le clair et l’obscur…), les rôles de solistes qu’elle se réserve dans ses propres créations et par la technique qu’elle élabore à partir de l’alternance entre la contraction et le relâchement, aujourd’hui enseignée dans le monde entier.

Doris Humphrey
Doris Humphrey© DR

Doris Humphrey (1895 – 1958)

Proche collaboratrice du duo Ruth Saint Denis-Ted Shawn, Doris Humphrey crée sa compagnie en 1927. Dès sa première pièce, Water Study (1928) et son mouvement de vague qui passe d’un corps à l’autre, elle impose sa grande spécialité : la composition du mouvement avec le groupe de danseurs plutôt qu’avec les individus. Autre caractéristique : Doris Humphrey puise régulièrement ses thèmes dans le contexte américain. Ainsi, The Shakers (1931) s’inspire de la communauté religieuse du même nom, issue des quakers au xviiie siècle.

Mary Wigman
Mary Wigman© getty images

Mary Wigman (1886 – 1973)

L’Allemagne fut également un foyer de renouveau pour la danse. Mary Wigman en est l’une des plus intenses représentantes, avec sa puissance d’introspection et son oeuvre sombre, fortement imprégnée par le thème de la mort. Sa Danse de la sorcière (1914), interprété en position assise, masquée, avec un accompagnement de percussions, est le premier solo composé et interprété par une femme. Dans Totenmal (1930), les danses de groupe traduisent la souffrance vécue par les épouses et les mères lors de la Première Guerre mondiale.

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